Première lecture Ancien Testament
Qohèleth 3, 1-11
« Il y a un temps pour chaque chose sous le ciel »
1 Il y a un temps fixé pour tout, un temps pour toute chose sous le ciel :
2 un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ;
3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ;
4 un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ;
5 un temps pour jeter des pierres, et un temps pour en ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’abstenir d’embrassements.
6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter ;
7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ;
8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.
9 Quel est l’avantage, pour celui qui travaille, de la peine qu’il se donne ?
10 J’ai examiné le labeur auquel Dieu impose aux enfants des hommes de se livrer :
11 Dieu a fait toute chose belle en son temps, il a mis aussi dans leur cœur l’éternité, mais sans que l’homme puisse comprendre l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Le livre de Qohèleth (nom hébreu qu'on traduit souvent par « l'Ecclésiaste », c'est-à-dire celui qui parle dans l'assemblée) rassemble les réflexions d'un sage d'Israël sur ce que vaut la vie humaine. Le constat initial est brutal. Tout fuit comme une buée, et l'homme ne retire de son travail aucun gain qui dure : les chapitres 1 et 2 passent en revue la sagesse, le plaisir, la richesse, et concluent chaque fois à la déception.
Notre passage ouvre le chapitre 3 sur un autre registre. Après avoir dit l'échec de la maîtrise humaine, le sage énumère les moments contraires qui composent une existence, revient à sa question sur le profit du travail et termine en nommant Dieu comme celui qui fixe les temps. Viendront ensuite la justice, la mort commune aux hommes et aux bêtes, et le conseil de jouir simplement de ce qui est donné.
En semaine, la première lecture de la messe suit son propre parcours, livre après livre, sans lien voulu avec l'évangile du jour. On lit ici Qohèleth d'un bout à l'autre, et le découpage s'arrête là où le poème des temps trouve sa conclusion.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Qohèleth
-
Le sage anonyme qui parle dans tout le livre, présenté au début comme « fils de David, roi à Jérusalem », ce qui l'associe à la figure de Salomon, le roi réputé pour sa sagesse.
Il observe et il parle : il dresse la liste des temps opposés, demande quel gain l'homme retire de sa peine, rapporte ce qu'il a vu de l'œuvre de Dieu.
Mots à connaître
- « sous le ciel »
Expression équivalente à « sous le soleil », très fréquente dans ce livre, qui désigne le monde tel que l'homme peut l'observer, le domaine de l'expérience terrestre. Elle marque une limite. Le sage parle de ce qu'il voit, non de ce qui se passe du côté de Dieu.
- jeter des pierres et les amasser
Image prise à la vie agricole de Palestine : on débarrasse un champ de ses cailloux pour le cultiver, ou l'on ramasse des pierres pour bâtir un mur ou une terrasse. Certains y voient aussi le geste de rendre un champ ennemi inutilisable.
- déchirer et coudre
En Israël, déchirer son vêtement était le geste public du deuil ou de la consternation ; le recoudre marque le retour à la vie ordinaire. Le couple évoque donc moins un travail de couture qu'un passage du deuil à la reprise.
- le profit
Le mot hébreu employé ici appartient au vocabulaire du commerce : ce qui reste quand les comptes sont faits, le bénéfice net. Le sage applique ce langage d'affaires à la vie entière et constate qu'au bilan, rien ne demeure entre les mains de l'homme.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- « les fils d'Adam »
Tournure calquée sur l'hébreu, où « fils d'homme » signifie simplement « les êtres humains ». Les traductions actuelles écrivent « les hommes » ou « les humains ».
- « toute la durée du temps »
Le mot hébreu ici employé est difficile : il peut désigner l'éternité, la durée indéfinie, ou le monde. Les bibles d'aujourd'hui traduisent le plus souvent par « il a mis dans leur cœur l'éternité », d'autres par « le désir de connaître la durée entière ».
Clés de lecture
- Sept fois deux
Le poème aligne quatorze paires, soit deux fois sept. Dans la manière de compter de la Bible, sept dit la totalité : la liste ne cherche pas à être exhaustive dans le détail, elle signifie que rien dans l'existence n'échappe à cette alternance.
- Le point de bascule : la question du gain
Après l'énumération revient la question habituelle du sage : que retire l'homme de sa peine ? C'est elle qui donne son sens au poème. Si tout a son moment et que ce moment ne dépend pas de nous, la prétention à capitaliser sur son travail s'effondre.
- Bon en son temps, mais insaisissable
La fin du passage tient ensemble deux affirmations : ce que Dieu fait est bon quand il le fait, et l'homme, à qui pourtant quelque chose du temps sans fin a été déposé au cœur, ne peut embrasser l'ensemble de cette œuvre. Ni désespoir ni sérénité facile. La reconnaissance d'une limite.
- Un Dieu nommé sans être expliqué
À la toute fin du passage seulement, Dieu apparaît, et comme celui qui fixe les temps et les impose. Qohèleth ne discute pas de sa bonté : il constate que la maîtrise du temps est de son côté, non du nôtre.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens premier, voilà une parole de sagesse sur la condition humaine : l'homme vit dans une succession de moments qu'il ne choisit pas et dont il ne perçoit pas le dessin d'ensemble. La tradition catholique y voit une préparation de ce que la foi appellera la providence. Le temps n'est pas un chaos ; Dieu le tient, même si l'homme n'en lit pas le plan.
La lecture chrétienne relit ce poème à la lumière de la venue du Christ. Le Nouveau Testament parle d'un temps accompli et d'une « plénitude du temps » : ce que Qohèleth constatait comme hors de portée reçoit un centre, sans que la limite humaine disparaisse pour autant. Quant au désir d'éternité que le sage repère au cœur de l'homme, on y voit la trace d'une vocation qui dépasse la durée terrestre, et que seule la fin de l'histoire dévoilera pleinement.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
On a d'abord un poème sapientiel construit comme une liste : quatorze couples d'activités contraires, sans verbe principal, qui balayent l'existence d'un extrême à l'autre. Nommer les deux bouts d'une réalité pour désigner le tout est un procédé courant de la poésie hébraïque. Non pas un programme de conduite, donc, mais un inventaire de la condition humaine.
Les trois derniers versets changent de ton : le sage reprend la parole à la première personne, sous forme de question puis de constat. Lire ce texte comme un conseil pratique (« il y a un moment pour tuer ») serait un contresens. Le poème décrit ce qui arrive, il ne le prescrit pas.
Qui écrit, et pour qui
Le livre se présente comme la parole d'un sage de Jérusalem apparenté à Salomon. Mais la langue employée, un hébreu tardif marqué par des emprunts araméens et perses, conduit la plupart des spécialistes à le situer bien plus tard, vers le IIIe siècle avant Jésus-Christ, à l'époque où la culture grecque se diffuse au Proche-Orient. L'attribution à Salomon devient alors un procédé littéraire : on place son propos sous le patronage du sage par excellence.
Les destinataires sont des Israélites cultivés, probablement des milieux de scribes, qui se demandent ce que vaut l'effort humain quand la mort efface tout. La date précise et le milieu exact restent débattus.
Lectures et références
- Gn 1, 31 — Le regard de Dieu sur la bonté de ce qu'il a fait éclaire l'affirmation finale du passage.
- Qo 1, 3 — La même question sur le profit que l'homme retire de son travail ouvre le livre et revient ici.
- Ga 4, 4 — Paul parle d'une plénitude du temps atteinte avec la venue du Fils, ce qui donne un centre à la succession des temps décrite ici.
- Ac 1, 7 — Jésus rappelle aux disciples que les temps fixés appartiennent au Père, écho direct de la limite reconnue par Qohèleth.
- Catéchisme, § 1040 — Le Catéchisme situe au jugement dernier la révélation du sens ultime de toute l'œuvre de la création, que l'homme ne peut embrasser maintenant.
À retenir
Un poème qui inventorie les moments contraires de l'existence pour conclure non à l'absurde, mais à une limite : les temps sont bons, ils sont de Dieu, et l'homme ne peut en voir le dessin complet.
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