Première lecture Ancien Testament
Qohèleth 1, 2-11
« Rien de nouveau sous le soleil »
2 Vanité des vanités ! dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités ! Tout est vanité.
3 Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
4 Une génération passe, une génération vient, et la terre subsiste toujours.
5 Le soleil se lève, le soleil se couche, et il se hâte de retourner à sa demeure, d’où il se lève de nouveau.
6 Allant vers le midi, tournant vers le nord, le vent se retourne encore, et reprend les mêmes circuits.
7 Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est pas remplie ; vers le lieu où ils se dirigent, ils continuent à aller.
8 Toutes choses sont en travail, au-delà de ce qu’on peut dire ; l’œil n’est pas rassasié de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.
9 Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera ; et il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
10 S’il est une chose dont on dise : « Vois, c’est nouveau ! », cette chose a déjà existé dans les siècles qui nous ont précédés.
11 On ne se souvient pas de ce qui est ancien, et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Le livre de Qohèleth s'ouvre ici. Ce recueil de sagesse de l'Ancien Testament, appelé aussi l'Ecclésiaste, commence par un titre (verset 1) qui présente le personnage comme « fils de David, roi à Jérusalem », et notre passage vient juste après. Première page, donc. Rien n'a encore été raconté, et ce que reçoit le lecteur, c'est la devise qui commandera tout le reste.
À partir du chapitre 1, verset 12, s'ouvre une longue enquête à la première personne : le sage examine le savoir, le plaisir, la richesse, le travail, pour voir si l'un d'eux procure un gain durable. Les versets 2 à 11 posent d'avance la conclusion, et la question qui la porte.
En semaine, dans le lectionnaire romain, la première lecture et l'évangile suivent chacun leur propre parcours, sans lien voulu entre eux. Ce passage ouvre simplement une lecture suivie de Qohèleth étalée sur quelques jours.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Qohèleth
-
C'est le nom, ou plutôt le titre, du sage qui parle dans tout le livre. Le mot hébreu évoque celui qui convoque ou préside une assemblée, d'où la traduction grecque Ecclésiaste. La tradition l'a longtemps identifié au roi Salomon, réputé pour sa sagesse.
Il est la voix qui énonce la devise du livre et demande quel gain l'homme retire de son travail. Le texte le cite à la troisième personne, comme si un éditeur rapportait ses paroles.
- « l'homme »
-
Non pas un individu nommé, mais l'être humain en général, saisi dans sa condition de travailleur et de mortel.
Il est le sujet de la question posée au verset 3, et le point de comparaison du poème sur le soleil, le vent et les fleuves : lui passe, le monde demeure.
- les générations
-
Les suites d'hommes qui se succèdent, thème fréquent dans la Bible hébraïque où la continuité passe par la descendance et la mémoire des ancêtres.
Leur défilé ouvre le poème et donne la mesure du propos : pas une humeur passagère, mais un constat sur la durée des siècles.
Mots à connaître
- vanité des vanités
Répéter un mot au pluriel après lui-même, en hébreu, forme un superlatif ; on retrouve le procédé dans « cantique des cantiques » ou « roi des rois ». La formule signifie donc : la plus extrême des vanités.
- sous le soleil
Expression qui revient très souvent dans le livre. Elle désigne le domaine terrestre, le champ de ce qu'un homme peut observer et vérifier de son vivant. Qohèleth restreint volontairement son enquête à ce périmètre.
- profit
Le mot hébreu vient du vocabulaire commercial : ce qui reste quand les comptes sont soldés, le bénéfice net. D'où la question très concrète du verset 3. Que reste-t-il, au bout du compte, de toute une vie de travail ?
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- vanité
Le mot hébreu est hèvel, qui désigne d'abord la buée ou le souffle : quelque chose de réel mais d'insaisissable et de fugace. « Vanité » est la traduction classique ; des versions récentes préfèrent « buée », « souffle » ou « fumée », qui rendent mieux l'image.
- Qohèleth
Le nom hébreu est ici conservé tel quel. D'autres bibles françaises le traduisent par « l'Ecclésiaste », d'après le grec, ou par « le Sage », « celui qui prend la parole dans l'assemblée ».
Ailleurs dans l’Écriture
- Qo 12, 8
La même formule revient à la fin du livre et forme avec notre passage un encadrement : tout ce qui est dit entre les deux est tenu sous cette devise. Les versets lus ici ne sont donc pas un coup de découragement isolé, mais la clé de lecture voulue par l'auteur.
- Ps 39, 6-7 Ancien Testament
Ce psaume dit de l'homme, même bien installé, qu'il n'est qu'un souffle et qu'il s'agite en vain. Le vocabulaire est très proche de celui de Qohèleth. La différence ? Le psaume s'adresse à Dieu dans la prière, quand Qohèleth observe et raisonne.
- Gn 3, 17-19 Ancien Testament
Le récit des origines lie la peine du travail et le retour à la poussière à la rupture entre l'homme et Dieu. Qohèleth décrit la même expérience de l'effort sans terme, mais sans en refaire l'histoire : il la constate telle qu'elle se vit.
- Rm 8, 20
Paul écrit que la création a été soumise à la « vanité », en employant le mot grec par lequel la Bible grecque traduisait précisément le terme de Qohèleth. Il ajoute pourtant qu'elle l'a été dans une espérance de libération. Le constat est repris, et ouvert vers une issue que Qohèleth, lui, ne formule pas.
Clés de lecture
- Une devise, puis une question
Le verset 2 énonce le jugement d'ensemble, le verset 3 pose la question qui va occuper tout le livre. L'ordre est délibéré : la réponse précède l'enquête, qui servira à la vérifier.
- Le poème des cycles
Le soleil, le vent, les fleuves : trois exemples pris à la nature, tous construits sur le même mouvement de retour au point de départ. L'effet cumulé est celui d'une immense machine qui tourne sans produire, et ce mouvement circulaire sert de miroir à la peine humaine décrite au verset 3.
- L'oubli comme dernier mot
Le passage s'achève non sur la fatigue mais sur la mémoire : ce qui a été n'est plus retenu, ce qui viendra ne le sera pas davantage. Dans une culture où survivre dans le souvenir des vivants était une forme de permanence, c'est le constat le plus dur du morceau.
- Une lucidité, non un désespoir
Qohèleth ne nie ni Dieu ni la valeur de la vie ; il refuse seulement de créditer le travail humain d'un gain qu'il ne procure pas. Plus loin, le livre recommandera de recevoir avec joie le pain, le vin et le travail du jour comme un don.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens littéral, on a là un exercice de lucidité, qui démonte l'illusion qu'un homme puisse, par son activité, accumuler un acquis qui lui survive. L'Église a reconnu ce livre comme inspiré sans en atténuer la dureté : la Bible contient aussi la voix de celui qui constate les limites, et cette voix prévient toute religion facile.
La tradition chrétienne y lit une préparation. Le champ que Qohèleth s'est fixé, « sous le soleil », est précisément celui où aucune réponse définitive ne peut être trouvée ; sa question reste ouverte et appelle un au-delà d'elle-même. Le Nouveau Testament reprend son vocabulaire pour dire que la création soumise à la vanité attend une libération. Et l'annonce de la résurrection répond au dernier mot du passage, l'oubli : ce qui est accompli dans le Christ ne s'efface pas. La nouveauté déclarée impossible ici est affirmée ailleurs comme œuvre de Dieu, non de l'homme.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
Texte de sagesse : une réflexion tirée de l'observation du monde et de l'expérience, ni récit ni oracle prophétique. Les versets 4 à 7 forment un petit poème sur les cycles de la nature, tandis que les versets 3 et 10 posent des questions à la manière d'un débat.
Lire ce genre de texte suppose d'accepter qu'il interroge sans répondre aussitôt. Qohèleth ne prêche pas. Il décrit ce qu'il voit et laisse le constat faire son travail.
Qui écrit, et pour qui
Le livre se présente comme la parole d'un sage royal de Jérusalem, et la tradition l'a donc attribué à Salomon. La langue employée, un hébreu tardif marqué d'emprunts araméens et perses, oriente aujourd'hui plutôt vers un auteur du IIIe siècle avant Jésus-Christ, dans une Judée sous domination grecque ; l'attribution royale serait alors un procédé littéraire, la fiction d'un roi ayant tout essayé.
Le détail se discute encore. La datation tardive, elle, fait largement consensus. Les destinataires sont vraisemblablement des lettrés juifs confrontés à une culture nouvelle et aux questions qu'elle soulève sur le sens de l'existence.
Lectures et références
- Qo 2, 24 — La contrepartie positive du constat : recevoir la nourriture et le travail du jour comme un don de Dieu.
- 2 Co 5, 17 — Paul affirme une création nouvelle en Christ, là où Qohèleth ne voyait rien de nouveau.
- Ap 21, 5 — La déclaration finale de la Bible sur le renouvellement de toutes choses, répondant à la fermeture du verset 9.
- Catéchisme, § 1006 — Le Catéchisme situe dans la mort le point où l'énigme de la condition humaine atteint son sommet, ce que ce passage éprouve à sa manière.
À retenir
Qohèleth donne sa conclusion avant de mener l'enquête : rien de ce que l'homme entreprend « sous le soleil » ne lui laisse un gain durable, et cette question sans réponse est le ressort de tout le livre.
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