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26ème dimanche du Temps Ordinaire (semaine II du Psautier)

Première visite ? Ce que vous lisez ici

Ces textes sont ceux lus aujourd'hui dans toutes les églises catholiques : une lecture de l'Ancien Testament, un psaume chanté en réponse, parfois une lettre d'apôtre le dimanche, puis l'Évangile.

Comprendre ces pages explique le reste : pourquoi plusieurs lectures, ce que veut dire « Temps Ordinaire », et comment lire l'analyse.

Première lecture Ancien Testament

Ézékiel 18, 25-28

« Si le méchant se détourne de sa méchanceté, il sauvera sa vie »

25 Vous dites : « La voie du Seigneur n’est pas droite ? » Ecoutez donc, maison d’Israël : Est-ce ma voie qui n’est pas droite ? Ne sont-ce pas vos voies qui ne sont pas droites ?

26 Quand le juste se détourne de sa justice et commet l’iniquité, et que là-dessus il meurt, c’est à cause de l’iniquité qu’il a commise qu’il meurt.

27 Et si le méchant se détourne de sa méchanceté qu’il a pratiquée et qu’il agisse suivant le droit et la justice, il fera vivre son âme.

28 S’il ouvre les yeux et se détourne de toutes ses transgressions qu’il a commises, il vivra certainement, et il ne mourra point.

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

Le livre d'Ézékiel rassemble les paroles d'un prêtre déporté à Babylone avec un premier groupe d'exilés vers 597 avant Jésus-Christ. Arrachés à leur pays, ses compatriotes cherchent pourquoi ce malheur leur est tombé dessus et se croient punis pour les fautes des générations d'avant.

Tout le chapitre 18 répond à cette plainte. Il s'ouvre sur un dicton que les exilés répètent, les pères ont mangé des raisins verts et ce sont les dents des fils qui en sont agacées (verset 2), avant de démonter cette idée par une longue démonstration : chacun répond de sa propre conduite, non de celle de son père.

Les versets retenus ici forment la dernière objection et sa réfutation. Les exilés accusent Dieu d'être injuste, et Dieu retourne l'accusation. Juste après, le chapitre s'achève sur un appel pressant à la conversion et sur l'affirmation que Dieu ne prend aucun plaisir à la mort de qui que ce soit (versets 30-32).

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Le Seigneur

Le Dieu d'Israël, celui qui a fait alliance avec ce peuple. Dans les livres prophétiques, il parle à la première personne par la bouche du prophète.

Il est ici à la fois accusé et juge : il reprend le reproche que le peuple lui adresse et le renvoie, puis expose la règle selon laquelle il traite chacun.

Ézékiel

Prêtre de Jérusalem déporté à Babylone, devenu prophète parmi les exilés. Il n'est pas nommé dans ces versets, mais c'est lui qui transmet la parole.

Il joue le rôle de porte-parole dans une discussion publique : il rapporte ce que disent ses compatriotes pour pouvoir y répondre au nom de Dieu.

Les fils d'Israël

Les membres du peuple de l'alliance, ici concrètement la communauté des déportés installés en Babylonie, loin de Jérusalem et du Temple.

Ce sont eux qui portent l'accusation citée au début du passage : ils jugent la manière d'agir de Dieu injuste. Le texte leur répond directement.

Le juste et le méchant

Deux figures typiques du langage biblique : non pas deux individus précis, mais deux manières de vivre, conforme ou contraire à la volonté de Dieu.

Ils servent d'exemples symétriques pour montrer que ce qui compte n'est pas l'étiquette acquise, mais la direction que prend une vie au moment présent.

Mots à connaître
La conduite, la voie

L'hébreu parle de derek, le chemin. Dire que la voie de quelqu'un n'est pas droite, c'est contester sa façon de se conduire, et ici sa manière de rendre la justice. L'image du chemin sert dans toute la Bible à désigner l'orientation d'une vie.

Le droit et la justice

Ces deux mots forment en hébreu un couple presque figé, mishpat et tsedaqa. Ils ne désignent pas d'abord une vertu intérieure, mais des actes : juger équitablement, ne pas exploiter le pauvre, restituer le gage, ne pas prêter à intérêt ; le chapitre 18 en donne la liste aux versets 5 à 9.

Vivre, mourir

Dans ce contexte, vivre signifie demeurer dans la communion avec Dieu et donc subsister comme peuple sur sa terre ; mourir, c'en être retranché. Personne n'en parle encore. L'idée d'une rétribution après la mort n'est pas formulée à cette époque, et l'enjeu reste le sort de la vie présente.

La responsabilité collective

Dans l'ancien Israël, la faute d'un chef ou d'un ancêtre pouvait entraîner tout un groupe dans ses conséquences, ce que les exilés invoquaient pour s'estimer injustement traités. Ézékiel ne nie pas la solidarité des générations. Il refuse qu'elle serve d'excuse à qui se croit condamné d'avance.

Ailleurs dans l’Écriture
Ez 33, 10-20

Le même enseignement revient presque mot pour mot plus loin dans le livre, avec la même objection du peuple sur la justice de Dieu. Cette reprise indique que la question était vive et durable dans la communauté des exilés. Le contexte y est pourtant différent : elle suit l'annonce de la chute de Jérusalem, et ouvre le temps de la reconstruction.

Ez 18, 2

Le proverbe des raisins verts, cité au début du chapitre, est la cible de toute la démonstration. Sans lui, les versets lus ici paraissent flotter : on ne comprend pas contre quoi Dieu argumente. Le passage conclut une plaidoirie contre l'idée que l'on hérite mécaniquement du châtiment de ses pères.

Jr 31, 29-30 Ancien Testament

Jérémie, prophète contemporain resté à Jérusalem, cite le même dicton et le récuse de la même façon. Deux voix indépendantes attestent que cette question agitait la génération de l'exil. Chez Jérémie, l'annonce débouche sur la promesse d'une alliance nouvelle inscrite dans les cœurs.

Mt 21, 28-32

Quand ce texte est lu le vingt-sixième dimanche du temps ordinaire de l'année A, l'évangile est la parabole des deux fils : l'un refuse d'aller travailler puis y va, l'autre promet et n'y va pas. Le lectionnaire a voulu ce rapprochement. Dans les deux cas, c'est le revirement effectif qui décide, non la réputation acquise.

Clés de lecture
L'accusation retournée

Le passage commence par une citation : ce sont les exilés qui déclarent la manière d'agir de Dieu injuste, et non le texte qui l'affirme. Dieu reprend exactement leurs termes pour les leur renvoyer. Le procédé souligne que le procès intenté à Dieu se retourne en examen de conscience.

Deux cas parfaitement symétriques

Le juste qui bascule et le méchant qui se retourne sont présentés avec la même construction. Cette symétrie interdit de lire le texte comme une menace seulement, ou comme une consolation seulement : aucune situation acquise ne met à l'abri, aucun passé ne condamne définitivement.

Le moment présent décide

Ce que Dieu regarde, selon ce texte, n'est pas le bilan d'une existence mais la direction qu'elle prend maintenant. Ce déplacement fonde la possibilité de la conversion, développée dans les versets qui suivent immédiatement.

Une responsabilité, pas un mérite

L'insistance sur la responsabilité personnelle vise à rendre l'espérance possible à des déportés persuadés d'être prisonniers du passé. Le chapitre ne construit pas une comptabilité des mérites : il affirme que la relation à Dieu reste ouverte et que nul n'est enfermé dans ce qu'il a été.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, ce texte répond à une crise précise : des exilés accusent Dieu d'injustice, et le prophète leur rend leur liberté en leur rendant leur responsabilité. La tradition chrétienne y a toujours reconnu l'un des fondements bibliques de la conversion comme possibilité réellement offerte, et de la responsabilité personnelle devant Dieu.

Lue dans l'ensemble de la Bible, cette page prépare l'annonce évangélique du pardon accordé à qui se retourne, et la préférence manifestée par Jésus pour ceux que leur passé semblait exclure. Elle éclaire aussi ce que la foi catholique appelle la pénitence : non pas un solde à équilibrer, mais un changement d'orientation que la grâce rend possible. Le texte garde sa densité propre. Il ne parle pas encore d'un jugement après la mort, mais de la vie donnée ou perdue ici et maintenant.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

C'est une controverse, un genre où le prophète cite d'abord la phrase de ses adversaires, puis la réfute point par point. D'où la structure en question et contre-question du début.

La suite raisonne presque comme un juriste, avec deux cas symétriques traités selon la même règle. À lire comme une démonstration de principe, donc, et non comme le récit d'un événement.

Qui écrit, et pour qui

Le livre porte le nom d'Ézékiel, prêtre déporté en Babylonie lors de la première vague de déportation, vers 597 avant Jésus-Christ ; ses visions sont datées entre 593 et 571 environ.

Il s'adresse à des exilés démoralisés, privés de leur terre, de leur roi et de leur Temple, persuadés de payer pour les fautes de leurs ancêtres. Les spécialistes discutent de ce qui revient au prophète lui-même et de ce qui revient à des disciples qui auraient mis en forme et complété ses oracles. L'unité de style du livre reste pourtant frappante.

Lectures et références
  • Ez 18, 30-32 — La conclusion immédiate du chapitre : Dieu déclare ne prendre aucun plaisir à la mort de qui meurt, et appelle à la conversion.
  • Ez 36, 26-27 — Plus loin, le même livre promet un cœur nouveau et un esprit nouveau, ce qui montre que la conversion demandée est aussi un don de Dieu.
  • Catéchisme, § 1431 — Le Catéchisme y définit la pénitence intérieure comme une réorientation radicale de toute la vie, ce que décrit exactement ce passage.
  • Catéchisme, § 1847 — Sur la nécessité de reconnaître son propre péché pour recevoir le pardon, au cœur de l'argument d'Ézékiel.

À retenir

Contre des exilés qui se disent punis pour les fautes de leurs pères et accusent Dieu d'injustice, Ézékiel affirme que chacun répond de sa propre conduite et que le retournement présent, dans un sens comme dans l'autre, décide de tout.

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Échanges

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Psaume

Psaumes 24, 4-5 . 24, 6-7 . 24, 8-9

4 Yahweh, fais-moi connaître tes voies, enseigne-moi tes sentiers.

5 Conduis-moi dans ta vérité, VAV. et instruis-moi, car tu es le Dieu de mon salut ; tout le jour en toi j’espère.

6 Souviens-toi de ta miséricorde, Yahweh, et de ta bonté car elles sont éternelles.

7 Ne te souviens pas des péchés de ma jeunesse ni de mes transgressions ; souviens-toi de moi selon ta miséricorde, à cause de ta bonté, ô Yahweh,

8 Yahweh est bon et droit ; c’est pourquoi il indique aux pécheurs la voie.

9 Il fait marcher les humbles dans la justice, il enseigne aux humbles sa voie.

La numérotation des psaumes diffère entre la liturgie et les bibles imprimées : le découpage ci-dessus peut s'écarter d'un verset de la sélection liturgique.

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Deuxième lecture Nouveau Testament Forme longue

Philippiens 2, 1-11

« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus »

1 Si donc il est quelque encouragement dans le Christ, s’il est quelque consolation de charité, s’il est quelque communauté d’esprit, s’il est quelque tendresse et quelque compassion,

2 rendez ma joie parfaite : ayez une même pensée, un même amour, une même âme, un même sentiment.

3 Ne faites rien par esprit de rivalité ou par vaine gloire ; mais que chacun, en toute humilité, regarde les autres comme au-dessus de soi ;

4 chacun ayant égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux des autres.

5 Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ Jésus :

6 bien qu’il fût dans la condition de Dieu, il n’a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ;

7 mais il s’est anéanti lui-même, en prenant la condition d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui ;

8 il s’est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix.

9 C’est pourquoi aussi Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom,

10 afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers,

11 et que toute langue confesse, à la gloire de Dieu le Père, que Jésus-Christ est Seigneur.

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

La lettre aux Philippiens est un courrier adressé par Paul à une communauté chrétienne de Macédoine, en Grèce du Nord. Les liens sont affectueux, et cela se sent. Dans le premier chapitre, Paul a raconté sa situation de prisonnier et pressé les Philippiens de mener une vie digne de l'Évangile malgré les oppositions.

Notre passage ouvre le chapitre 2. Paul quitte son cas personnel pour la vie interne de la communauté, qu'il devine minée par des rivalités : après un appel à l'unité et à l'humilité, il appuie son exhortation sur un texte d'une tout autre facture, un chant sur le Christ qui parcourt son abaissement jusqu'à la croix puis son élévation par Dieu. La suite du chapitre reprendra le ton de l'exhortation, avant l'annonce de l'envoi de Timothée et Épaphrodite, ses collaborateurs.

Ce dimanche, indépendamment de l'évangile du jour, la deuxième lecture avance dans la lettre aux Philippiens selon un parcours continu, semaine après semaine.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Paul

Juif pharisien devenu, après une expérience bouleversante du Christ ressuscité, l'un des principaux prédicateurs chrétiens du premier siècle. Il a fondé plusieurs communautés autour de la Méditerranée et leur écrit des lettres, dont celle-ci.

Depuis la prison, il écrit à une communauté qu'il a lui-même fondée, et lui demande l'unité comme on demande une faveur personnelle, en liant sa propre joie à leur entente.

Les Philippiens

Les chrétiens de Philippes, ville de Macédoine érigée en colonie romaine, peuplée notamment de vétérans de l'armée. Une communauté modeste, majoritairement issue du paganisme, très attachée à Paul.

Destinataires de l'exhortation. Le ton de Paul laisse deviner des tensions internes, des questions de rang et d'amour-propre, plutôt qu'une crise doctrinale.

Le Christ Jésus

Au centre de la prédication de Paul : celui que les chrétiens reconnaissent comme Fils de Dieu, mort crucifié et ressuscité.

Il n'est pas ici un personnage qui agit dans une scène, mais celui dont le parcours est chanté : de la condition divine à la mort en croix, puis à l'élévation par Dieu.

Dieu le Père

Dans le vocabulaire de Paul, Dieu, celui d'Israël, que Jésus appelle son Père.

Il est le sujet actif de la seconde moitié du chant : c'est lui qui relève et glorifie celui qui s'est abaissé, et c'est vers sa gloire que tout aboutit.

Ce qui surprend dans cette traduction

Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.

« aux enfers »

L'expression ne désigne pas ici le lieu de la damnation mais le séjour des morts, en bas du monde tel que se le représentait l'Antiquité. Elle sert, avec le ciel et la terre, à dire que rien n'échappe à cette reconnaissance.

« il s'est anéanti »

La formule traduit un verbe grec qui signifie se vider, se dépouiller. Il ne s'agit pas d'une disparition mais du renoncement à faire valoir sa condition divine.

Ailleurs dans l’Écriture
Is 45, 23 Ancien Testament

Le prophète Isaïe fait dire à Dieu lui-même que devant lui tout genou fléchira et que toute langue prêtera serment. Paul reprend presque mot pour mot la formule, mais l'applique à Jésus. Le geste est énorme : ce qui était dit de Dieu seul, dans un texte qui affirme précisément qu'il n'y a pas d'autre Dieu, se rapporte désormais au Christ.

Mc 10, 42-45

Dans l'évangile selon Marc, Jésus répond à l'ambition de deux de ses disciples en renversant les rapports de pouvoir : chez lui, le premier se fait serviteur. Même mouvement ici, mais sous forme de chant et appliqué à toute l'existence du Christ. Le rapprochement montre que la logique de l'abaissement n'est pas une trouvaille de Paul : elle traverse toute la tradition évangélique.

Is 52, 13 – 53, 12 Ancien Testament

Ce poème d'Isaïe décrit un mystérieux serviteur humilié, défiguré, mis à mort pour les autres, et finalement élevé par Dieu. La double courbe abaissement-exaltation y est déjà tracée. Beaucoup de lecteurs y voient l'arrière-plan du chant de Philippiens, même si Paul n'en cite pas ici les mots.

Col 1, 15-20

La lettre aux Colossiens contient un autre morceau de facture poétique sur le Christ, image du Dieu invisible, en qui tout a été créé et réconcilié par le sang de sa croix. La comparaison montre que les premières communautés chantaient déjà le Christ dans des textes rythmés, réutilisés ensuite dans les lettres.

Clés de lecture
Une exhortation adossée à un récit

Paul ne recommande pas l'humilité comme une vertu parmi d'autres. Il la fonde sur un parcours, celui du Christ, dont il demande aux Philippiens d'adopter la disposition intérieure. La morale chrétienne apparaît ici non comme une liste de règles, mais comme une manière d'être configuré à quelqu'un.

La courbe en deux temps

L'hymne dessine une descente puis une remontée : de la condition divine à la croix, puis de la croix au Nom qui domine tout nom. Le point le plus bas, la mort en croix, est précisément le point de bascule. Dieu n'annule pas l'abaissement, il le prend comme chemin de la glorification.

« Serviteur » et « Seigneur »

Dans la société antique, les deux mots grecs employés, doulos (esclave, serviteur) et kyrios (seigneur, maître), sont exactement opposés. Le chant les applique successivement au même être : celui qui a pris la place de l'esclave reçoit le titre du maître. Le renversement est délibéré.

Un mot très discuté

Le verset qui dit que le Christ n'a pas retenu jalousement son rang traduit un terme grec rare, harpagmos, qui évoque une prise, un butin. Les interprètes hésitent. S'agit-il de ce qu'il possédait et n'a pas gardé, ou de ce qu'il aurait pu saisir et n'a pas voulu arracher ? Les deux lectures sont admises et se rejoignent sur l'essentiel : le refus de la mainmise.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, Paul règle un problème concret : des chrétiens de Philippes se disputent le premier rang, et il leur oppose la mesure du Christ. Une pièce de la vie ordinaire d'une communauté, d'abord.

L'Église y a pourtant très tôt reconnu l'une des affirmations les plus denses sur l'identité du Christ. La tradition catholique y lit l'abaissement volontaire du Fils, désigné par le terme grec kénose (littéralement : le fait de se vider), et la reconnaissance de sa seigneurie, puisque le Nom qui lui est donné est celui-là même que l'Ancien Testament réserve à Dieu. Dans les assemblées chrétiennes, la proclamation finale a longtemps servi de profession de foi.

Sur le plan de l'agir, la conséquence est immédiate : l'humilité n'y est pas une dépréciation de soi, mais une attention réelle portée à l'autre, à l'image d'un Dieu qui ne défend pas son rang.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

Le passage assemble deux genres très différents. La première partie est une exhortation : Paul s'adresse directement à ses lecteurs pour orienter leur conduite, avec des formules qui s'enchaînent en cascade.

La seconde est un hymne, un texte rythmé et ramassé, à la manière d'un chant liturgique. Cela change la lecture. Un hymne ne démontre pas, il proclame, et il concentre en quelques lignes une trajectoire entière. On ne lui demande pas la précision d'un traité, mais on y trouve la foi des premières communautés sous sa forme la plus condensée.

Qui écrit, et pour qui

La lettre se présente comme écrite par Paul, avec Timothée, aux chrétiens de Philippes ; son authenticité paulinienne est largement admise. Paul écrit de prison. Le lieu, lui, est débattu : Rome, Éphèse ou Césarée, ce qui fait varier la date entre les années 55 et 62 environ.

La communauté est proche de lui. Elle lui a envoyé une aide matérielle, et il répond autant par une lettre d'amitié que par un enseignement. Beaucoup d'exégètes, c'est-à-dire de spécialistes de l'interprétation des textes bibliques, pensent que le chant sur le Christ existait avant la lettre et que Paul le cite ; d'autres l'attribuent à sa propre plume. La question reste ouverte.

Lectures et références
  • Catéchisme, § 461 — Le Catéchisme cite ce passage pour expliquer ce que l'Église appelle l'Incarnation et l'abaissement du Fils.
  • Catéchisme, § 449 — Il s'appuie sur la finale de l'hymne pour montrer comment le titre de Seigneur, réservé à Dieu, est attribué à Jésus.
  • Rm 14, 11 — Paul cite ailleurs le même verset d'Isaïe sur le genou qui fléchit, ce qui confirme l'importance de ce texte pour lui.
  • Jn 13, 3-15 — Le lavement des pieds met en scène, dans un geste, le même abaissement volontaire de celui qui est reconnu Seigneur.
  • Dt 21, 23 — Cette loi qui déclare maudit le supplicié pendu au bois fait mesurer le scandale que représentait une mort en croix.

À retenir

Paul fonde une consigne très concrète d'unité et d'humilité sur un chant qui décrit le Christ descendant jusqu'à la mort en croix avant d'être élevé par Dieu et reconnu Seigneur.

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Échanges

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Deuxième lecture Nouveau Testament Forme brève

Philippiens 2, 1-5

« Ayez en vous les dispositions qui sont dans le Christ Jésus »

1 Si donc il est quelque encouragement dans le Christ, s’il est quelque consolation de charité, s’il est quelque communauté d’esprit, s’il est quelque tendresse et quelque compassion,

2 rendez ma joie parfaite : ayez une même pensée, un même amour, une même âme, un même sentiment.

3 Ne faites rien par esprit de rivalité ou par vaine gloire ; mais que chacun, en toute humilité, regarde les autres comme au-dessus de soi ;

4 chacun ayant égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux des autres.

5 Ayez en vous les mêmes sentiments dont était animé le Christ Jésus :

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

La lettre aux Philippiens est adressée par Paul à une communauté chrétienne de Macédoine (nord de la Grèce actuelle) qu'il a fondée lui-même. Il vient, au chapitre 1, de raconter sa détention et les conflits qui l'entourent. Puis il a demandé à ses lecteurs de tenir bon « dans un seul esprit » face à l'opposition.

Le passage d'aujourd'hui ouvre le chapitre 2 et franchit l'étape suivante : après l'unité face au dehors, celle du dedans. Suivent des appels très concrets à s'entendre, à se faire humble, à regarder vers les autres.

Le dernier verset sert de charnière. Il renvoie à l'attitude du Christ et amorce le grand poème sur son abaissement et son élévation, qui vient juste après (Ph 2, 6-11). La liturgie propose ce passage soit seul, soit prolongé jusqu'à ce poème.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Paul

Juif de Tarse devenu, après une expérience bouleversante du Christ ressuscité, l'un des principaux prédicateurs de l'Évangile hors du monde juif. Il fonde des communautés et leur écrit ensuite des lettres, appelées épîtres, pour les affermir ou corriger.

Il écrit en prisonnier, et fonde son appel sur sa joie plutôt que sur son autorité : l'entente de ses lecteurs serait, dit-il, son bonheur achevé.

Les Philippiens

Chrétiens de Philippes, colonie romaine de Macédoine, issus pour une part de la population païenne de la ville. Paul entretient avec eux une relation affectueuse et les remercie ailleurs de leur soutien matériel.

Destinataires de l'exhortation. Le ton de Paul laisse deviner des tensions internes, plutôt des rivalités d'amour-propre que des divergences de doctrine.

le Christ Jésus

Au centre de toute la prédication de Paul : celui qui est mort et ressuscité, et en qui les croyants sont unis.

Il n'est pas cité seulement en exemple extérieur : la dernière phrase du passage invite à partager sa manière même d'être, que le poème suivant décrira comme un abaissement volontaire.

Mots à connaître
« Frères »

Ce mot d'ouverture n'occupe pas toujours cette place dans la lettre : la liturgie ajoute une brève formule d'adresse en tête des lectures pour signaler qu'on entre dans un texte au milieu de son cours. Dans les communautés pauliniennes, il désigne l'ensemble des croyants, hommes et femmes.

Philippes

Ville de Macédoine refondée comme colonie romaine, peuplée notamment de vétérans de l'armée. Le rang et le statut social y comptaient beaucoup, ce qui donne du relief à l'appel de Paul à estimer les autres au-dessus de soi.

L'humilité

Le mot grec employé ici (tapeinophrosunê) désignait dans la culture gréco-romaine une bassesse peu enviable, proche de la servilité. Le christianisme en fait une attitude positive : reconnaître sa place sans se hausser aux dépens d'autrui.

La communion dans l'Esprit

Derrière ce mot, le grec koinônia, qui dit la participation commune à une même réalité, pas une simple sympathie. Paul désigne le lien objectif que l'Esprit Saint crée entre les croyants, antérieur à leurs efforts d'entente.

Ailleurs dans l’Écriture
Ph 2, 6-11

Ces versets suivent immédiatement et forment un poème, sans doute un chant déjà en usage dans les premières communautés, que Paul reprend à son compte. Le Christ y renonce à son rang, prend la condition d'esclave jusqu'à la mort en croix, puis Dieu l'élève. L'exhortation morale du passage trouve là son fondement : l'humilité demandée n'a rien d'une vertu abstraite, c'est la forme même de l'existence du Christ.

Ph 4, 2-3

À la fin de la lettre, Paul nomme deux femmes de la communauté, Évodie et Syntyche, et les presse de s'entendre. Le détail éclaire rétrospectivement le passage : l'appel à l'unité ne vise pas un danger théorique, mais des frictions réelles entre personnes engagées.

Mc 10, 42-45

Dans l'évangile selon Marc, Jésus oppose au service la domination des chefs de ce monde, et présente sa propre vie comme donnée pour la multitude. Même logique que chez Paul : la grandeur renversée en service prend sa source dans ce que fait le Christ lui-même.

1 Co 1, 10

Écrivant à Corinthe, Paul emploie un vocabulaire très proche pour demander l'accord des esprits et l'absence de divisions. La comparaison le montre : cette préoccupation traverse toute sa pastorale. Philippes n'a rien d'un cas isolé.

Clés de lecture
Une phrase suspendue

Quatre conditions empilées avant la demande. Ce ne sont pas des hypothèses douteuses : Paul rappelle ce que les Philippiens ont déjà reçu et vécu, pour en tirer la conséquence pratique. L'argument tient en une phrase : puisque cela vous est donné, vivez-en.

La joie comme ressort

Paul ne menace pas, ne commande pas d'abord ; il dit que son bonheur dépend de leur entente. Venant d'un homme emprisonné, l'argument déplace l'enjeu de l'obéissance vers l'affection.

Le renversement de l'estime

Tout bascule en une formule : estimer l'autre supérieur à soi. Non pour se déprécier, mais pour retourner le réflexe naturel de comparaison, présenté comme la racine des rivalités et de la vaine gloire.

Le verset 5 ouvre sur autre chose

En renvoyant aux dispositions du Christ, Paul quitte le terrain du conseil moral et fonde son appel sur un événement. La suite immédiate, le poème sur l'abaissement et l'élévation du Christ, donne à cette formule tout son contenu.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, Paul règle un problème de communauté : des chrétiens que tentent la rivalité et l'estime de soi, et à qui il rappelle que l'unité ne s'ajoute pas comme un supplément d'organisation, puisqu'elle traduit ce qu'ils ont déjà reçu.

La tradition catholique y lit davantage. La morale chrétienne n'apparaît pas ici comme une liste d'efforts, mais comme la reproduction en soi d'une manière d'être qui est d'abord celle du Christ : ce qu'il a fait en s'abaissant devient la forme de la vie des croyants. D'où l'usage de ce passage pour nourrir la réflexion sur l'imitation du Christ et sur la charité fraternelle comme signe visible de l'Église.

La lecture spirituelle y voit une description de l'Église elle-même : un corps dont la cohésion vient de l'Esprit, où renoncer à la préséance n'affaiblit rien et conditionne l'unité.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

Une exhortation, glissée dans une lettre réelle, adressée à des personnes précises dans une situation précise. Paul construit sa phrase en deux temps : une longue série de conditions, puis la demande proprement dite, procédé d'orateur qui fait porter tout le poids sur ce qui est réclamé.

Ce n'est pas un exposé de doctrine. C'est une parole d'insistance, qui suppose une relation déjà nouée entre celui qui écrit et ceux qui lisent.

Qui écrit, et pour qui

Presque personne ne conteste que cette lettre soit de Paul. Elle s'adresse aux chrétiens de Philippes, cité de Macédoine devenue colonie romaine, dont les Actes des Apôtres racontent l'évangélisation (Ac 16).

Paul écrit en captivité. Où ? On en débat : Rome, Éphèse ou Césarée, ce qui fait osciller la date entre le milieu et la fin des années 50, ou le début des années 60. Certains chercheurs pensent aussi que la lettre actuelle regroupe deux ou trois billets distincts ; la question reste ouverte et ne change guère la lecture de ce passage.

Lectures et références
  • Ac 16, 11-15 — Le récit de l'arrivée de Paul à Philippes et de la conversion de Lydie, à l'origine de cette communauté.
  • Jn 13, 14-15 — Le lavement des pieds : Jésus donne son propre geste d'abaissement comme modèle explicite à ses disciples.
  • Catéchisme, § 520 — Le Catéchisme présente toute la vie du Christ comme un modèle offert aux croyants, ce que suppose la demande de Paul.
  • Catéchisme, § 1931 — Sur le devoir de regarder l'autre comme un autre soi-même, dont ce passage donne une formulation radicale.

À retenir

Paul ne demande pas seulement aux Philippiens de mieux s'entendre : il enracine cet appel dans l'abaissement volontaire du Christ, que le poème suivant va décrire.

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Évangile

Matthieu 21, 28-32

« S’étant repenti, il y alla »

28 « Mais que vous en semble ? Un homme avait deux fils ; s’adressant au premier, il lui dit : Mon fils, va travailler aujourd’hui à ma vigne.

29 Celui-ci répondit : Je ne veux pas ; mais ensuite, touché de repentir, il y alla.

30 Puis, s’adressant à l’autre, il lui fit le même commandement. Celui-ci répondit : J’y vais, seigneur ; et il n’y alla pas.

31 Lequel des deux a fait la volonté de son père ? — « Le premier », lui dirent-ils. Alors Jésus : « Je vous le dis en vérité, les publicains et les courtisanes vous devancent dans le royaume de Dieu.

32 Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous n’avez pas cru en lui ; mais les publicains et les courtisanes ont cru en lui, et vous, qui avez vu cela, vous ne vous êtes pas encore repentis pour croire en lui.

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

Nous sommes dans les derniers jours de la vie de Jésus, à Jérusalem. Il vient d'entrer dans la ville acclamé par la foule, puis il a chassé les marchands du Temple. Deux gestes qui ont mis les autorités religieuses en alerte.

Juste avant ce passage, ces autorités lui ont demandé de quel droit il agissait. Jésus, au lieu de répondre, a posé une contre-question sur l'origine du baptême de Jean le Baptiste, et ils se sont dérobés. La petite histoire des deux fils prolonge directement cet échange : elle en est la réplique, et elle s'achève en revenant sur Jean.

Aux mêmes interlocuteurs, Jésus adresse ensuite deux autres paraboles, celle des vignerons meurtriers et celle du festin de noces. La liturgie découpe ici la première des trois, qui forme un tout avec sa question et sa réponse.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Jésus

Prédicateur itinérant de Galilée, reconnu par ses disciples comme le Messie annoncé ; dans les derniers chapitres de Matthieu, il enseigne quotidiennement dans l'enceinte du Temple de Jérusalem.

Il raconte une courte histoire, fait formuler la conclusion par ses adversaires eux-mêmes, puis retourne cette conclusion contre eux.

Les grands prêtres et les anciens du peuple

Les responsables officiels du culte et les notables qui siégeaient au conseil dirigeant de Jérusalem. Ce sont eux qui ont autorité sur le Temple, et non les pharisiens, avec lesquels on les confond souvent.

Interlocuteurs directs de Jésus, ils répondent correctement à sa question et se condamnent ainsi eux-mêmes.

Le père et ses deux fils

Personnages fictifs de la parabole : un propriétaire terrien et les deux fils qu'il envoie travailler à sa vigne.

Ils incarnent deux attitudes opposées : le refus suivi d'un revirement, et l'accord verbal suivi de l'inaction.

Jean le Baptiste

Prophète qui, peu avant Jésus, appelait au changement de vie et baptisait dans le Jourdain ; Matthieu le présente comme celui qui prépare la venue du Messie. Il a été exécuté par Hérode Antipas.

Absent de la scène, il en est l'enjeu : accueillir ou refuser sa prédication sert de critère de jugement.

Les publicains et les prostituées

Les publicains sont des collecteurs d'impôts au service de l'occupant romain, méprisés comme collaborateurs et fraudeurs ; les prostituées sont exclues de la vie religieuse. Les uns et les autres forment la catégorie des pécheurs publics.

Cités comme exemple de ceux qui ont cru à la prédication de Jean, ils sont donnés comme devançant les autorités religieuses.

Mots à connaître
La vigne

Culture centrale en Palestine, elle exige un travail constant. Dans les Écritures d'Israël, la vigne est une image courante du peuple que Dieu a planté et soigne ; envoyer travailler à la vigne évoque donc le service de Dieu.

Les publicains

Ils achetaient à l'administration romaine le droit de percevoir taxes et péages, et se payaient sur ce qu'ils prélevaient au-delà. Aux yeux de leurs compatriotes, ils cumulaient la collaboration avec l'occupant et l'extorsion. Des pécheurs notoires.

Le royaume de Dieu

Non pas un territoire, mais la souveraineté de Dieu qui s'établit et transforme le monde. Y « entrer » ou y « précéder » quelqu'un, c'est accueillir cette action de Dieu quand elle se manifeste.

Le chemin de la justice

Chez Matthieu, la justice désigne la conduite conforme à la volonté de Dieu, non un idéal abstrait. Dire que Jean est venu par ce chemin signifie que sa prédication était authentiquement envoyée par Dieu.

Ce qui surprend dans cette traduction

Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.

« Amen, je vous le déclare »

Amen est un mot hébreu signifiant « c'est solide, c'est sûr ». Placé au début d'une phrase, ce qui est inhabituel, il sert à Jésus à introduire une déclaration solennelle ; certaines bibles traduisent « en vérité, je vous le dis ».

« Oui, Seigneur ! »

Le mot grec employé par le second fils est une formule de respect adressée à un supérieur, que l'on pourrait rendre par « bien sûr, mon père ». Le même mot désignant ailleurs le Seigneur Dieu, la traduction laisse entendre un écho voulu par l'évangéliste.

Ailleurs dans l’Écriture
Lc 7, 29-30 même épisode, autre évangile

Dans un autre contexte, Luc rapporte la même opposition : le peuple et les publicains ont reconnu la justesse de Dieu en se faisant baptiser par Jean, tandis que les pharisiens et les docteurs de la Loi ont rejeté le dessein de Dieu en refusant ce baptême. Le contenu est proche. Mais Luc l'énonce comme un commentaire du narrateur, là où Matthieu en fait une parole de Jésus lancée en face de ses adversaires.

Mt 21, 23-27

C'est la scène qui précède immédiatement, et elle se retrouve aussi en Marc 11, 27-33 et Luc 20, 1-8. Jésus y demande d'où venait le baptême de Jean, et ses interlocuteurs refusent de répondre par calcul. Propre à Matthieu, la parabole des deux fils prolonge cette question laissée en suspens : elle explique pourquoi ce refus est grave.

Is 5, 1-7 Ancien Testament

Le prophète Isaïe chante la vigne que Dieu a plantée avec soin et qui ne donne rien ; la vigne y désigne explicitement le peuple d'Israël. Un lecteur familier des Écritures entend cet arrière-plan dès que Jésus parle de vigne, et la parabole suivante, celle des vignerons, y renverra plus nettement encore.

Mt 7, 21

Dans le Sermon sur la montagne, Jésus avertit déjà que dire « Seigneur, Seigneur » ne suffit pas : ce qui compte est de faire la volonté du Père. La parabole met en scène exactement cette phrase, le second fils employant la formule d'adresse respectueuse sans passer à l'acte.

Clés de lecture
Un piège en deux temps

Jésus ne commence pas par une accusation : il demande un avis, et ses interlocuteurs répondent sans difficulté. L'application ne tombe qu'ensuite, et elle les atteint avec la force d'un jugement qu'ils ont eux-mêmes prononcé.

Dire et faire

Les deux fils inversent l'écart entre la parole et l'acte : l'un refuse puis exécute, l'autre accepte poliment puis se dérobe. Ni la politesse ni la cohérence ne servent de critère, mais ce qui a été effectivement accompli.

« Vous précèdent », et non « vous remplacent »

La formule dit un ordre d'entrée, pas une exclusion définitive. Le reproche adressé aux responsables porte sur un refus persistant, non sur une condamnation sans appel : la fin du passage souligne surtout qu'ils n'ont pas changé d'avis même après avoir vu d'autres croire.

Un texte au tracé instable

Les manuscrits anciens ne s'accordent pas tous sur l'ordre des deux fils ni sur la réponse donnée par les auditeurs. Cette hésitation est connue de longue date. Elle ne change pas le sens : dans toutes les formes, c'est l'acte et non la parole qui décide.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens premier, la scène règle un conflit précis : les autorités du Temple ont refusé de reconnaître en Jean le Baptiste un envoyé de Dieu, et ce refus explique qu'elles ne reconnaissent pas davantage celui que Jean annonçait. L'enjeu n'est pas la moralité passée. C'est la capacité à se laisser déplacer par ce que Dieu fait aujourd'hui.

La tradition catholique y lit une parole sur la conversion : ce qui décide n'est pas le point de départ mais le retournement. Que des pécheurs publics devancent les hommes de religion établit que l'appartenance religieuse ne garantit rien par elle-même, et cette lecture vaut pour l'Église comme elle valait pour Israël. Elle y lit aussi la continuité entre Jean et Jésus : refuser l'un revient à refuser l'autre. Quant au second fils, dont l'accord verbal reste sans suite, on y a traditionnellement vu la figure d'une foi réduite à des mots.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

C'est une parabole judiciaire : une courte histoire suivie d'une question que le narrateur pose à son auditoire. Le procédé est ancien en Israël. Il sert à faire prononcer à quelqu'un sa propre sentence avant qu'il ne comprenne qu'elle le vise.

Inutile donc de chercher dans ce récit une leçon d'éducation familiale. Les deux fils sont des figures, et tout se joue dans la question finale et l'application qui en est tirée. La scène relève aussi de la controverse, genre fréquent dans les derniers chapitres des évangiles.

Qui écrit, et pour qui

La tradition ancienne attribue l'évangile selon saint Matthieu à Matthieu, le collecteur d'impôts appelé par Jésus. Les spécialistes en discutent. La plupart situent la rédaction finale dans les années 80, en grec, sans trancher sur l'identité exacte du rédacteur.

Les destinataires sont probablement des chrétiens d'origine juive, en Syrie ou en Palestine, à un moment où la séparation d'avec les autorités de la synagogue est en train de se consommer. D'où l'âpreté des passages où Jésus affronte les responsables religieux : ces récits parlaient aussi de ce que vivait la communauté de Matthieu.

Lectures et références
  • Mt 3, 1-12 — La prédication de Jean le Baptiste, appelant au changement de vie, est l'événement auquel Jésus renvoie ici.
  • Mt 9, 10-13 — Jésus mange avec les publicains et les pécheurs et déclare être venu appeler non les justes mais les pécheurs, ce que la parabole illustre.
  • Ez 18, 21-28 — Le prophète affirme que le méchant qui se détourne de sa faute vivra, et que le juste qui abandonne la justice mourra : même logique du revirement.
  • Catéchisme, § 546 — Sur les paraboles comme mode d'enseignement qui exige une décision de celui qui écoute.
  • Catéchisme, § 588 — Sur le scandale causé par la proximité de Jésus avec les pécheurs et l'appel à la conversion qu'elle comporte.

À retenir

Par une histoire dont il fait tirer la conclusion à ses adversaires eux-mêmes, Jésus établit que ce qui ouvre au royaume n'est pas l'accord donné en paroles mais le retournement effectif, et que ceux qui ont cru à Jean le Baptiste passent devant ceux qui l'ont écarté.

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