Première lecture Ancien Testament
Isaïe 5, 1-7
« La vigne du Seigneur de l’univers, c’est la maison d’Israël »
1 Je vais chanter pour mon bien-aimé le chant de mon bien-aimé au sujet de sa vigne. Mon bien-aimé avait une vigne, sur un coteau fertile.
2 Il en remua le sol, il en ôta les pierres, il la planta de ceps exquis. Il bâtit une tour au milieu, et il y creusa aussi un pressoir. Il attendait qu’elle donnât des raisins, mais elle donna du verjus. —
3 « Et maintenant, habitants de Jérusalem et hommes de Juda, jugez, je vous prie, entre moi et entre ma vigne !
4 Qu’y avait-il à faire de plus à ma vigne, que je n’aie pas fait pour elle ? Pourquoi, ai-je attendu qu’elle donnât des raisins, et n’a-t-elle donné que du verjus ?
5 « Et maintenant, je vous ferai connaître ce que je vais faire à ma vigne : j’arracherai sa haie, et elle sera broutée ; j’abattrai sa clôture, et elle sera foulée aux pieds.
6 J’en ferai un désert ; et elle ne sera plus taillée, ni cultivée ; les ronces et les épines y croîtront, et je commanderai aux nuées de ne plus laisser tomber la pluie sur elle. » —
7 Car la vigne de Yahweh des armées, c’est la maison d’Israël, et les hommes de Juda sont le plant qu’il chérissait ; il en attendait la droiture, voici du sang versé ; la justice, et voici le cri de détresse.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Le passage ouvre une nouvelle section du livre d'Isaïe. Les quatre premiers chapitres ont alterné réquisitoires contre Jérusalem et promesses de purification ; la scène se déplace maintenant vers un décor champêtre, celui d'un vigneron et de sa plantation.
On est dans le royaume de Juda, autour de Jérusalem, dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ, à une époque de prospérité pour les élites et de menace militaire assyrienne à l'horizon. Le prophète s'adresse à un auditoire rassemblé, peut-être lors d'une fête des vendanges, et commence par une chanson avant de faire basculer le ton.
Ce qui suit immédiatement (versets 8 et suivants) est une série de malédictions très concrètes contre l'accaparement des terres, l'ivrognerie des puissants et la corruption des juges : le chant de la vigne sert d'ouverture et de résumé à ce réquisitoire.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Le chanteur (le prophète)
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Isaïe, prophète actif à Jérusalem au VIIIᵉ siècle avant notre ère, proche des milieux du Temple et de la cour royale. Un prophète n'est pas d'abord un devin : c'est un porte-parole chargé de dire au peuple ce que Dieu attend de lui.
Il se présente en chanteur qui interprète une chanson pour le compte d'un ami. Ce déguisement lui permet de capter l'écoute avant de révéler qu'il parle au nom de Dieu et que ses auditeurs sont eux-mêmes l'objet du chant.
- L'ami, le bien-aimé
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Personnage de la chanson, propriétaire de la vigne. Le dernier verset lève le masque : il s'agit de Dieu lui-même, désigné comme le Seigneur de l'univers.
Il a tout fait pour sa plantation et n'obtient rien. Au milieu du morceau, c'est lui qui prend la parole, se pose en partie lésée et annonce ce qu'il va faire de sa vigne.
- La vigne
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Élément central de la chanson, et image très courante dans la Bible pour désigner le peuple d'Israël.
Elle est l'accusée muette : soignée avec un soin exceptionnel, elle produit un fruit inutilisable. Sa stérilité qualitative est le cœur du problème.
- Les habitants de Jérusalem et les hommes de Juda
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L'auditoire du prophète : les habitants de la capitale et du royaume du sud, Juda, seul royaume subsistant après la division du royaume de David en deux États.
Pris à témoin, ils sont invités à arbitrer un différend qui ne les concerne apparemment pas. Le retournement final leur apprend qu'ils viennent de prononcer leur propre condamnation.
Mots à connaître
- La vigne et ses aménagements
Planter une vigne en Palestine demandait d'épierrer un coteau, de le terrasser et d'attendre plusieurs années avant la première récolte : c'était un investissement lourd et durable. La tour servait à surveiller la parcelle au moment de la maturité, le pressoir était souvent taillé à même le rocher pour fouler le raisin sur place.
- La clôture et le mur
Un muret de pierres sèches et une haie protégeaient la vigne du bétail errant et des animaux sauvages. Les supprimer ne détruit rien directement mais livre la plantation à tout venant : la sanction annoncée consiste à retirer une protection, non à frapper.
- « Le Seigneur de l'univers »
Cette expression traduit une formule hébraïque, YHWH Sabaot, littéralement « le Seigneur des armées », qui évoque la souveraineté de Dieu sur toutes les puissances du ciel et de la terre. Elle est fréquente chez Isaïe et souligne que celui qui parle ici a les moyens de ce qu'il annonce.
- « La maison d'Israël » et « les hommes de Juda »
« Maison d'Israël » désigne l'ensemble du peuple issu des douze tribus. Juda est le royaume du sud, avec Jérusalem pour capitale, subsistant après la séparation d'avec le royaume du nord. Le prophète vise donc à la fois le peuple entier et, très concrètement, ses auditeurs immédiats.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- « Le Seigneur de l'univers »
L'hébreu porte ici le nom propre de Dieu suivi du mot Sabaot, « les armées ». Certaines traductions anciennes rendent l'ensemble par « Yahweh des armées », ce qui peut dérouter : il s'agit du même titre.
Ailleurs dans l’Écriture
- Mt 21, 33-43
Jésus reprend le décor exact de ce chant, la plantation, la tour, le pressoir, la clôture, pour raconter la parabole des vignerons meurtriers. Le déplacement est notable : chez Isaïe, c'est la vigne elle-même qui est en cause ; chez Matthieu, la vigne est bonne et ce sont ceux à qui elle est confiée qui sont mis en accusation. Marc et Luc rapportent la même parabole (Mc 12, 1-12 et Lc 20, 9-19).
- Ps 80, 9-17 Ancien Testament
Ce psaume développe la même image : une vigne transplantée d'Égypte, longtemps protégée, dont les clôtures sont ensuite arrachées. Mais il en tire une prière de supplication et non un verdict. Lire les deux textes ensemble montre que l'image de la vigne pouvait servir aussi bien à accuser qu'à implorer.
- Jr 2, 21 Ancien Testament
Le prophète Jérémie, un siècle plus tard, emploie la même comparaison : un plant de qualité devenu vigne sauvage. La reprise indique qu'on a affaire à un motif traditionnel de la prédication prophétique, repris et retravaillé d'une génération à l'autre.
- Jn 15, 1-8
Dans l'évangile selon Jean, Jésus reprend l'image en se désignant lui-même comme la vraie vigne et son Père comme le vigneron. La question du fruit reste centrale, mais elle est déplacée : elle dépend désormais du lien vital entretenu avec lui.
Clés de lecture
- Le basculement du chant au procès
Le morceau commence à la troisième personne, comme une histoire racontée sur un ami. Puis, sans transition, le propriétaire parle lui-même et convoque l'auditoire comme jury. Ce changement de voix est le point de bascule : ce qui était divertissement devient assignation.
- Un jeu de mots intraduisible
Le verset final oppose deux couples de termes hébreux qui se ressemblent presque à s'y méprendre : mishpat, le droit, et mispah, l'effusion de sang ; tsedaqa, la justice, et tse'aqa, le cri des victimes. La proximité sonore dit l'écart moral : un seul son sépare ce qui était attendu de ce qui a poussé.
- Le fruit, et non la croissance
Rien ne manque à la vigne : le sol, le plant, les travaux, les installations. Le reproche ne porte pas sur un manque de moyens mais sur la qualité de ce qui est produit. Le texte se conclut sur des réalités sociales précises, le droit et la justice, et non sur des pratiques religieuses.
- Une sanction par retrait
Ce que le propriétaire annonce n'est pas un châtiment actif mais un abandon : plus de mur, plus de taille, plus de pluie. L'image suggère que le malheur à venir, l'invasion et la dévastation, consistera d'abord dans le retrait d'une protection jusqu'ici tenue pour acquise.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens littéral, ce texte est un réquisitoire prophétique adressé à Juda au VIIIᵉ siècle avant Jésus-Christ : Dieu a tout donné à son peuple par l'alliance, et ce qu'il attendait en retour, une société où le droit protège le faible, n'est pas venu. La menace annoncée sera lue plus tard comme l'annonce des invasions et de l'exil.
La tradition chrétienne y reconnaît une préparation à l'enseignement de Jésus, qui reprend délibérément ce décor pour la parabole des vignerons meurtriers : l'histoire de la vigne se prolonge alors jusqu'à l'envoi du Fils. L'évangile selon Jean franchit un pas de plus en présentant le Christ lui-même comme la vraie vigne, dont les disciples sont les sarments. Cette lecture spirituelle ne supprime pas la première : l'exigence porte toujours sur le fruit, c'est-à-dire sur des actes de justice concrets, et la mise en garde vaut pour l'Église comme elle valait pour Israël.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
C'est un piège rhétorique construit en trois temps : une chanson d'amour, un procès, puis l'explication. Le prophète emprunte le ton du chant de fête, obtient l'adhésion de son public, l'invite à juger un cas qui semble étranger, et ne révèle qu'à la fin que l'accusé est ce public même.
Lire ce texte suppose donc d'accepter de se faire prendre : l'effet dépend entièrement de la surprise finale. C'est aussi un poème, avec des images filées et des jeux de sonorités que la traduction ne peut pas toujours rendre.
Qui écrit, et pour qui
Le livre d'Isaïe porte le nom d'un prophète ayant exercé à Jérusalem entre environ 740 et 700 avant Jésus-Christ. Les spécialistes s'accordent largement pour y distinguer plusieurs couches de rédaction, échelonnées sur plusieurs siècles ; les chapitres 1 à 39, dont fait partie ce passage, contiennent le fonds le plus ancien, remontant pour une bonne part à Isaïe lui-même.
Les destinataires sont les habitants de Juda et de sa capitale, à une époque où la puissance assyrienne monte et où les inégalités sociales se creusent. Le texte, transmis en poésie hébraïque, a d'abord été prononcé oralement avant d'être recueilli par écrit.
Lectures et références
- Is 5, 8-24 — La suite immédiate détaille en termes sociaux et juridiques ce que le chant dénonce de façon imagée.
- Am 5, 24 — Un prophète contemporain formule la même exigence de droit et de justice comme le cœur de ce que Dieu attend.
- Os 10, 1 — Autre emploi prophétique de l'image de la vigne pour décrire l'infidélité du peuple.
- Catéchisme, § 755 — Le Catéchisme relit les images bibliques de la vigne comme figures de l'Église.
À retenir
Un chant de vendange tourne au procès : le prophète fait juger ses auditeurs avant de leur apprendre qu'ils sont la vigne jugée, et que ce qui manque n'est pas la ferveur mais la justice.
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