Première lecture Ancien Testament
Proverbes 30, 5-9
« Ne me donne ni pauvreté ni richesse mais accorde-moi ma part de pain »
5 Toute parole de Dieu est éprouvée par le feu ; il est un bouclier pour ceux qui se réfugient auprès de lui.
6 N’ajoute rien à ses paroles, de peur qu’il ne te reprenne et que tu ne sois trouvé menteur.
7 Je te demande deux choses, ne me les refuse pas avant que je meure :
8 Eloigne de moi la fausseté et la parole mensongère ; ne me donne ni pauvreté, ni richesse, accorde-moi le pain qui m’est nécessaire :
9 de peur que, rassasié, je ne te renie et ne dise : « Qui est Yahweh ? » ; et que, devenu pauvre, je ne dérobe, et n’outrage le nom de mon Dieu.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Les Proverbes rassemblent des sentences. Une sagesse accumulée sur plusieurs siècles, attribuée en bloc au roi Salomon. Mais la fin du livre juxtapose de petites collections signées d'autres noms, et le chapitre 30 s'ouvre sur les « paroles d'Agour, fils de Yaqé », un sage dont on ignore tout et qui, selon toute vraisemblance, n'était pas israélite.
Juste avant notre passage, Agour avoue son ignorance. Il déclare n'avoir pas appris la sagesse, puis enchaîne les questions : qui est monté au ciel, qui tient le vent dans ses poings, qui a fixé les limites de la terre ? L'homme ne sait pas. Dieu seul sait. Notre extrait en tire les conséquences : si l'homme ne peut connaître Dieu par ses propres moyens, il lui reste la parole donnée (versets 5-6) et la prière (versets 7-9). Passé le verset 9, le chapitre bascule dans une série de proverbes chiffrés (« trois choses… et même quatre »).
En semaine, la première lecture de la messe avance dans un livre à son propre rythme, sans lien voulu avec l'évangile du jour.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Agour, fils de Yaqé
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Sage à qui le chapitre 30 des Proverbes est attribué ; on ignore tout de lui, et son nom comme celui de son père ne sont pas israélites, ce qui suggère que la sagesse d'Israël a intégré des paroles venues d'ailleurs.
C'est lui qui parle ici : après avoir avoué son incapacité à connaître Dieu par ses seules forces, il formule une double demande, unique en son genre dans le livre des Proverbes.
- Dieu
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Le Dieu d'Israël, désigné dans le passage par sa parole, par son nom et par le titre de Seigneur.
Il est celui à qui la prière s'adresse, mais aussi celui dont la parole est décrite comme fiable et protectrice, et dont le nom peut être déshonoré par la conduite du croyant.
- Le riche et le voleur
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Deux figures typiques de la littérature de sagesse, qui ne désignent pas des personnes précises mais des situations humaines.
Ils servent d'arguments : Agour explique pourquoi il redoute autant l'abondance que la misère, chacune menaçant à sa manière sa relation à Dieu.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- « éprouvée au feu »
L'image vient du travail des métaux : l'or ou l'argent passés au creuset perdent leurs impuretés. Dire que la parole de Dieu est éprouvée, c'est dire qu'elle est pure, sans alliage, et donc entièrement fiable.
- « profaner le nom »
Profaner signifie traiter comme banal ce qui est sacré. Dans la Bible, le nom de Dieu représente Dieu lui-même : une conduite indigne de la part de celui qui se réclame de lui revient à salir ce nom aux yeux des autres.
Ailleurs dans l’Écriture
- Ps 18, 31 Ancien Testament
Ce psaume contient presque mot pour mot l'affirmation du verset 5 : la parole de Dieu est éprouvée comme un métal purifié, et Dieu fait bouclier pour ceux qui se réfugient en lui. Agour ne crée donc pas une formule. Il cite un texte déjà connu et prié en Israël, ce qui indique qu'il s'inscrit dans une tradition reçue plutôt qu'il ne parle de son propre fonds.
- Dt 4, 2 Ancien Testament
Le Deutéronome interdit d'ajouter quoi que ce soit aux commandements donnés par Dieu, et d'en retrancher quoi que ce soit. Le verset 6 reprend cette règle et l'étend à la parole divine en général. L'enjeu ne change pas : ce que Dieu dit suffit, et le compléter reviendrait à lui prêter ce qu'il n'a pas dit.
- Ps 12, 7 Ancien Testament
L'image y est développée : les paroles du Seigneur sont comparées à de l'argent passé au creuset et affiné sept fois. On comprend alors ce que signifie une parole « éprouvée ». Non pas soumise au doute, mais purifiée de tout alliage, donc entièrement fiable.
- Mt 6, 11
La demande du pain dans le Notre Père rejoint la troisième requête d'Agour : ni réserve accumulée, ni manque, la ration du jour. Le rapprochement frappe. Il s'agit pourtant de deux textes indépendants qui expriment une même sobriété devant Dieu, et non d'une citation.
Clés de lecture
- De la parole reçue à la prière
Le passage articule deux gestes : accueillir la parole de Dieu sans y ajouter les siennes, puis s'adresser à lui. L'ordre compte. Parce que Dieu a parlé et que sa parole tient, on peut lui demander quelque chose, et la mise en garde du verset 6 protège précisément cette fiabilité.
- Deux demandes, un même souci
La première demande écarte le mensonge, la seconde les extrêmes de fortune. Elles paraissent hétérogènes, pourtant elles visent la même chose : ce qui pourrait fausser le rapport à Dieu. La richesse rend l'homme suffisant. La misère le pousse au vol. Dans les deux cas, c'est la vérité de sa relation à Dieu qui se défait.
- Le vol comme profanation
Le raisonnement du verset 9 surprend : voler n'est pas seulement une injustice envers une victime, c'est un déshonneur infligé au nom de Dieu. Dans la logique biblique, la conduite du croyant engage la réputation de celui dont il porte le nom. Tort social et offense religieuse ne se séparent pas.
- Une sagesse de la juste mesure
Ce que demande Agour n'est ni un idéal de pauvreté ni une prospérité bénie, mais la ration de subsistance. Position originale dans un livre qui associe souvent la sagesse à la réussite matérielle, et preuve que les Proverbes ne tiennent pas un discours unique.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens littéral, ce texte enseigne deux choses : on peut se fier à la parole de Dieu, qu'aucun homme ne saurait compléter, et la condition matérielle n'est pas religieusement neutre, puisqu'elle peut mettre la fidélité en péril. L'interdiction d'ajouter à la parole divine a nourri la réflexion chrétienne sur la Révélation. Dieu s'est dit lui-même, et l'Église se comprend comme gardienne de ce dépôt, non comme productrice de révélations nouvelles.
La tradition chrétienne a lu la demande du pain à la lumière de la prière enseignée par Jésus, où il s'agit du pain de ce jour et non de réserves accumulées ; certains y ont vu aussi une ouverture vers le pain eucharistique. La méfiance envers la richesse rejoint l'avertissement évangélique sur l'impossibilité de servir deux maîtres. Quant au refus de la misère, il rappelle que l'indigence n'est pas voulue par Dieu : elle expose l'homme à des situations où sa dignité et sa droiture sont compromises.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
Deux genres se succèdent ici. Les versets 5-6 relèvent de la sentence de sagesse : une affirmation générale sur la parole de Dieu, suivie d'une mise en garde.
Les versets 7-9 forment une prière, chose rare dans un livre fait de maximes. Elle suit un schéma numérique cher à la sagesse : annoncer un nombre, puis énumérer. Lire ce passage, c'est entendre un maître quitter l'enseignement pour la supplication, et appuyer sa demande sur un raisonnement plutôt que sur une émotion.
Qui écrit, et pour qui
Les Proverbes se donnent comme une œuvre de Salomon, ce roi réputé pour sa sagesse, mais le livre signale lui-même des collections d'origines diverses, dont celle d'Agour au chapitre 30. Les spécialistes situent la mise en forme finale du recueil après le retour d'exil, vers les Ve-IVe siècles avant Jésus-Christ, à partir de matériaux bien plus anciens. La datation reste discutée.
Ces textes servaient à éduquer. Ils s'adressent à des jeunes gens que l'on forme à une conduite juste, en Israël comme chez les grands voisins, Égypte et Mésopotamie, où circulaient des recueils comparables.
Lectures et références
- Dt 8, 3 — Le désert apprend à Israël que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de ce qui sort de la bouche de Dieu : les deux thèmes du passage y sont déjà joints.
- Mt 6, 24 — Jésus énonce sous forme d'alternative le danger que la prière d'Agour cherche à éviter : l'argent devenu maître à la place de Dieu.
- Catéchisme, § 2837 — Le Catéchisme commente la demande du pain quotidien et la sobriété qu'elle implique.
- Catéchisme, § 2534 — Sur la convoitise des biens d'autrui et le désordre qu'elle introduit dans le cœur.
À retenir
Un sage demande à Dieu ni fortune ni misère, mais le strict nécessaire, parce que l'une et l'autre risquent de rompre sa relation à celui dont la parole seule est fiable.
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