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S. Pierre Claver, prêtre

23ème Semaine du Temps Ordinaire

Première visite ? Ce que vous lisez ici

Ces textes sont ceux lus aujourd'hui dans toutes les églises catholiques : une lecture de l'Ancien Testament, un psaume chanté en réponse, parfois une lettre d'apôtre le dimanche, puis l'Évangile.

Comprendre ces pages explique le reste : pourquoi plusieurs lectures, ce que veut dire « Temps Ordinaire », et comment lire l'analyse.

Première lecture Nouveau Testament

1 Corinthiens 7, 25-31

« Tu es marié ? ne cherche pas à te séparer de ta femme. Tu n’as pas de femme ? ne cherche pas à te marier »

25 Pour ce qui est des vierges, je n’ai pas de commandement du Seigneur ; mais je donne un conseil, comme ayant reçu du Seigneur la grâce d’être fidèle.

26 Je pense donc à cause des difficultés présentes, qu’il est bon à un homme d’être ainsi. —

27 Es-tu lié à une femme, ne cherche pas à rompre ce lien ; n’es-tu pas lié à une femme, ne cherche pas de femme.

28 Si pourtant tu t’es marié, tu n’as pas péché ; et si la vierge s’est mariée, elle n’a pas péché ; mais ces personnes auront des afflictions dans la chair, et moi je voudrais vous les épargner.

29 Mais voici ce que je dis, frères : le temps s’est fait court ; il faut donc que ceux qui ont des femmes soient comme n’en ayant pas,

30 ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas,

31 et ceux qui usent du monde comme n’en usant pas ; car elle passe, la figure de ce monde.

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

Ce passage appartient au chapitre 7 de la première lettre de Paul aux chrétiens de Corinthe, un long développement où l'apôtre répond point par point à des questions que la communauté lui avait adressées par écrit : faut-il se marier, que faire dans un couple où un seul des deux est croyant, un veuf peut-il se remarier ?

Juste avant, Paul a traité du cas des époux déjà mariés et rappelé que chacun peut demeurer dans l'état où l'appel de Dieu l'a trouvé. Ici il aborde le cas des personnes non mariées, et il prend soin de préciser d'emblée qu'il ne transmet pas une parole de Jésus mais qu'il donne son propre jugement. La suite du chapitre prolongera la même réflexion jusqu'à sa conclusion, sur le remariage des veuves.

En semaine, la première lecture avance dans un même livre au fil des jours, sans lien voulu avec l'évangile : on lit ici 1 Corinthiens de manière continue.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Paul

Juif de Tarse, d'abord adversaire des premiers chrétiens, devenu après sa rencontre bouleversante du Christ ressuscité le principal missionnaire de l'Évangile auprès des non-Juifs. Il a fondé lui-même la communauté de Corinthe et lui écrit ensuite pour répondre à ses difficultés.

Il répond à une question posée par la communauté et distingue explicitement son conseil personnel d'un commandement venant de Jésus. Il fonde son autorité non sur un titre mais sur la miséricorde reçue.

Les « frères » de Corinthe

Les chrétiens de Corinthe, grand port commercial de Grèce, communauté récente, socialement très mêlée et traversée de rivalités et de questions morales. Le mot « frères » désigne l'ensemble des baptisés, hommes et femmes.

Ils sont les destinataires directs du conseil : des gens ordinaires, mariés ou non, à qui Paul demande d'adopter une manière neuve d'habiter leur condition présente.

Le Seigneur

Dans le vocabulaire de Paul, ce titre désigne Jésus ressuscité. Certaines de ses paroles étaient déjà transmises dans les communautés avant que les évangiles soient écrits.

Il est ici l'autorité que Paul ne peut pas invoquer : sur cette question précise, l'apôtre ne dispose d'aucune parole de Jésus et l'avoue franchement.

Mots à connaître
Le célibat / la jeune fille

Le mot grec employé ici, parthenos, désigne littéralement une personne non mariée, traditionnellement traduit par « vierge ». Paul parle donc de la situation de ceux qui ne sont pas encore engagés dans le mariage, non d'un état religieux organisé, qui n'existait pas encore.

Les nécessités présentes

L'expression désigne une situation de détresse ou de contrainte pesant sur la communauté : difficultés matérielles, hostilité de l'entourage, et surtout l'imminence attendue du retour du Christ. Paul raisonne en fonction de circonstances concrètes, pas d'un idéal intemporel.

Le temps est limité

Le terme grec traduit ici évoque une voile que l'on replie ou une étoffe que l'on resserre : le temps qui reste s'est contracté. Les premiers chrétiens attendaient un retour prochain du Christ, et cette attente colore tout le passage.

Ce monde tel que nous le voyons

Le mot grec schèma désigne la figure extérieure, la mise en scène, l'apparence d'une chose. Paul ne dit pas que le monde est mauvais ou qu'il va être détruit, mais que sa configuration actuelle est provisoire.

Ailleurs dans l’Écriture
1 Co 7, 10-11

Quelques versets plus haut, Paul faisait exactement l'inverse : il invoquait un commandement venu du Seigneur lui-même sur la séparation des époux. Le contraste montre qu'il tient soigneusement les deux registres distincts, la parole reçue de Jésus et son propre conseil pastoral. Il n'attribue pas au Christ ce qui vient de lui.

Mt 19, 10-12

Dans l'évangile de Matthieu, après un débat sur le divorce, Jésus évoque ceux qui renoncent au mariage « à cause du Royaume des cieux ». C'est le seul mot de Jésus qui aille dans le sens du conseil de Paul, mais présenté comme un don reçu, non comme une règle. Les deux textes se rejoignent sans se recouvrir.

Rm 13, 11-12

Dans sa lettre aux Romains, Paul emploie le même argument : la nuit est avancée, le jour approche, il faut donc vivre autrement dès maintenant. Cela confirme que le raisonnement de 1 Corinthiens 7 n'est pas un mépris du mariage mais une conséquence de sa conviction que l'histoire est entrée dans sa dernière étape.

1 Jn 2, 17

Cette brève lettre du Nouveau Testament affirme elle aussi que le monde passe, et avec lui ce qui le fait désirer. Le rapprochement montre qu'il s'agit d'une conviction commune aux premiers chrétiens, et non d'une originalité de Paul.

Clés de lecture
Un avis, pas un commandement

Tout le passage repose sur la distinction posée dès la première phrase : Paul ne dispose d'aucune parole de Jésus sur ce point et le dit. Il assume donc un jugement personnel, en s'appuyant sur la confiance que lui vaut sa vocation. Cette honnêteté est un indice précieux sur la manière dont les premiers chrétiens distinguaient la tradition reçue et la réflexion des apôtres.

Le refus de condamner le mariage

Paul répète par deux fois que se marier n'est pas une faute. Sa préférence pour le célibat est motivée par la brièveté du temps et par le souci d'épargner des difficultés, non par une méfiance envers le corps ou l'union conjugale. Certains à Corinthe tiraient vers un rejet du mariage ; Paul les retient.

La série des « comme si »

La fin du passage aligne cinq situations très ordinaires — être marié, pleurer, se réjouir, acheter, user du monde — toutes suivies de la même formule de retrait. Il ne s'agit pas de cesser de vivre ces réalités mais de cesser d'en faire l'absolu de son existence. Le point de bascule est donné dans la dernière ligne : la configuration présente du monde est passagère.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, Paul répond à une question concrète de sa communauté et donne un conseil daté, explicitement marqué par l'attente d'un retour prochain du Christ. La tradition catholique n'a jamais lu ce texte comme une dévalorisation du mariage : elle y voit au contraire l'affirmation que le mariage et le célibat choisi pour Dieu sont l'un et l'autre bons, le second recevant ici sa première justification chrétienne.

Spirituellement, la série des « comme si » a été reçue comme une description de la liberté intérieure du croyant : habiter pleinement les réalités humaines tout en sachant qu'elles ne sont pas le dernier mot. Cette liberté est le fondement des vœux religieux et du célibat des prêtres dans l'Église latine, mais elle vaut d'abord pour tout baptisé, marié ou non. Elle est aussi ce qui rend possible un usage des biens qui ne s'y enferme pas.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

Ce n'est ni un récit ni une loi, mais un conseil pastoral inséré dans une lettre : Paul argumente, nuance, pèse le pour et le contre à voix haute. La forme des questions brèves suivies d'une réponse imite la discussion orale des maîtres de l'époque.

Lire ce texte comme un code de règles serait le fausser : Paul lui-même signale qu'il donne un avis motivé par une situation, et non un précepte absolu.

Qui écrit, et pour qui

L'auteur est Paul, et cette lettre est l'une de celles dont l'attribution n'est pas discutée. Il l'écrit probablement depuis Éphèse, autour des années 54-56, quelques années après avoir fondé la communauté de Corinthe.

Corinthe est une colonie romaine reconstruite, riche, cosmopolite, où les chrétiens sont une petite minorité. La lettre répond à la fois à des informations reçues oralement sur les divisions de la communauté et à un courrier que celle-ci lui a adressé, dont le chapitre 7 traite les questions sur le mariage.

Lectures et références
  • 1 Co 7, 1 — C'est là que Paul signale qu'il répond à une lettre reçue de Corinthe, ce qui explique la forme question-réponse de tout le chapitre.
  • Ac 18, 1-11 — Récit de la fondation de la communauté de Corinthe par Paul, arrière-plan direct de la lettre.
  • Catéchisme, § 1620 — Le Catéchisme y expose que mariage et virginité pour le Royaume ne s'opposent pas mais s'éclairent l'un l'autre.
  • Catéchisme, § 922 — Sur la vie consacrée dans la virginité, dont ce passage de Paul est la racine scripturaire.

À retenir

Paul ne condamne pas le mariage : il conseille de vivre toute chose sans s'y agripper, parce que la figure présente du monde est provisoire.

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Échanges

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Psaume

Psaumes 44, 11 . 44, 12 . 44, 14-15 . 44, 15-16 . 44, 17 . 44, 18

11 « Ecoute, ma fille, regarde et prête l’oreille : oublie ton peuple et la maison de ton père,

12 et le roi sera épris de ta beauté ; car il est ton Seigneur : rends-lui tes hommages.

14 Toute resplendissante est la fille du roi dans l’intérieur ; son vêtement [est fait] de tissus d’or.

15 En robe de couleurs variées elle est présentée au roi ; après elles, des jeunes filles ses compagnes, te sont amenées.

16 On les introduit au milieu des réjouissances et de l’allégresse ; elles entrent dans le palais du Roi.

17 Tes enfants prendront la place de tes pères ; tu les établiras princes sur toute la terre.

18 Je rappellerai ton nom dans tous les âges ; et les peuples te loueront éternellement et à jamais.

La numérotation des psaumes diffère entre la liturgie et les bibles imprimées : le découpage ci-dessus peut s'écarter d'un verset de la sélection liturgique.

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Évangile

Luc 6, 20-26

« Heureux, vous les pauvres. Mais quel malheur pour vous, les riches »

20 Alors, levant les yeux vers ses disciples, il leur dit : « Heureux, vous qui êtes pauvres, car le royaume des cieux est à vous !

21 Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ! Heureux, vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie !

22 Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, vous repousseront de leur société, vous chargeront d’opprobre, et rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme.

23 Réjouissez-vous en ce jour-là, et tressaillez de joie, car voici que votre récompense est grande dans le ciel : c’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes.

24 Mais malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation !

25 Malheur à vous, qui êtes rassasiés, car vous aurez faim ! Malheur à vous, qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes !

26 Malheur à vous, quand tous les hommes diront du bien de vous, car c’est ce que leurs pères faisaient à l’égard des faux prophètes !

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

Nous sommes aux débuts du ministère de Jésus en Galilée, dans le nord de la Palestine. Juste avant ce passage, Luc raconte que Jésus a passé une nuit à prier sur la montagne, puis a choisi douze de ses disciples pour en faire des apôtres (Lc 6, 12-16) ; il est ensuite descendu avec eux vers un endroit plat, où une grande foule venue de Judée, de Jérusalem et de la côte phénicienne cherchait à le toucher pour être guérie.

Le passage du jour ouvre le grand discours que l'on appelle traditionnellement le « discours dans la plaine », l'équivalent chez Luc du Sermon sur la montagne de Matthieu. Il en constitue le portique : quatre déclarations de bonheur, puis quatre avertissements en miroir. La suite immédiate (Lc 6, 27-36) enchaîne sur l'amour des ennemis.

En semaine, l'Église lit l'évangile de Luc en continu, chapitre après chapitre : ce découpage suit simplement le fil du livre et ne cherche pas d'accord thématique avec la première lecture du jour.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Jésus

Prédicateur itinérant de Galilée, que les évangiles présentent comme le Messie envoyé par Dieu. Luc vient de le montrer priant toute la nuit avant de choisir ses collaborateurs.

Il prend la parole comme un maître qui inaugure son enseignement, et énonce un renversement des critères ordinaires du bonheur. Il s'adresse directement à ses auditeurs, en les regardant.

les disciples

Le terme désigne largement tous ceux qui suivent Jésus et écoutent son enseignement, bien au-delà du groupe restreint des douze apôtres qui vient d'être constitué.

Ce sont eux que Jésus regarde et à qui il parle : les béatitudes ne sont pas une théorie générale sur la pauvreté, mais une parole adressée à ceux qui se sont attachés à lui.

la foule

Les gens venus de toute la région, juifs de Galilée et de Judée mais aussi habitants du littoral païen de Tyr et Sidon, attirés par les guérisons.

Présente en arrière-plan depuis les versets qui précèdent, elle forme l'auditoire élargi du discours : la parole part des disciples mais est entendue par tous.

les prophètes et les faux prophètes

Dans l'Ancien Testament, les prophètes sont des hommes envoyés par Dieu pour parler en son nom, souvent persécutés ; les faux prophètes, eux, disaient aux rois et au peuple ce qu'ils voulaient entendre.

Ils servent de mesure historique : la persécution est le signe de l'authenticité, l'approbation générale celui de la complaisance.

Mots à connaître
le royaume de Dieu

Expression centrale de la prédication de Jésus : non pas un territoire, mais la souveraineté de Dieu qui s'établit et transforme le monde. Elle est présentée comme déjà commencée en Jésus et encore à venir dans sa plénitude.

le Fils de l'homme

Titre que Jésus emploie pour se désigner lui-même. Il vient d'une vision du livre de Daniel (Dn 7, 13-14) où un personnage d'apparence humaine reçoit de Dieu la royauté sur toutes les nations ; il unit donc l'humilité de la condition humaine et une autorité venue d'en haut.

rejeter le nom comme méprisable

Dans le monde antique, porter publiquement un nom déshonoré entraînait l'exclusion du groupe social et religieux. La formule évoque concrètement ce que vivaient les premiers chrétiens : mise à l'écart de la communauté, perte de réputation, parfois rupture familiale.

votre récompense dans le ciel

« Le ciel » est ici une manière juive de dire « Dieu » sans prononcer son nom. La phrase ne renvoie donc pas à un lieu situé au-dessus des nuages, mais à ce que Dieu lui-même garantit.

les pauvres

Le mot grec employé par Luc désigne le vrai indigent, celui qui n'a rien et dépend des autres, non le simple homme modeste. L'Ancien Testament avait fait de ces pauvres les protégés de Dieu par excellence, ceux qui n'ont d'appui qu'en lui.

Ailleurs dans l’Écriture
Mt 5, 1-12 même épisode, autre évangile

Matthieu place le même enseignement sur une montagne et non dans la plaine, en compte huit ou neuf béatitudes au lieu de quatre, et n'ajoute aucun avertissement en contrepartie. Surtout, il parle à la troisième personne (« heureux les pauvres de cœur ») là où Luc interpelle directement (« heureux, vous »). Matthieu intériorise et généralise ; Luc laisse aux mots leur poids social le plus concret. Ces écarts ne sont pas des contradictions mais deux mises en forme d'une même prédication, chacune selon l'intention de son auteur.

Lc 1, 52-53

Dans le cantique de Marie, au début de l'évangile de Luc, Dieu renverse déjà les puissants et comble les affamés tandis qu'il renvoie les riches les mains vides. Le discours de Jésus reprend exactement ce mouvement : Luc construit son livre autour de ce retournement annoncé dès l'enfance.

Jr 17, 5-8 Ancien Testament

Le prophète Jérémie oppose de la même façon deux sorts contraires : maudit l'homme qui met sa confiance dans l'homme, béni celui qui se confie en Dieu. La structure en deux volets, bonheur d'un côté, malheur de l'autre, appartient à la tradition biblique de la sagesse et de la prophétie ; Jésus s'y inscrit.

Is 61, 1-3 Ancien Testament

Le prophète y annonce une bonne nouvelle pour les pauvres, une consolation pour ceux qui pleurent. Luc a placé ce texte au seuil du ministère de Jésus (Lc 4, 18-19) ; les béatitudes en sont la mise en œuvre.

Clés de lecture
Une construction en miroir

Quatre bonheurs, puis quatre malheurs qui les reprennent terme à terme : pauvres et riches, affamés et repus, larmes et rires, persécutés et applaudis. Cette symétrie parfaite est propre à Luc et donne au discours la forme d'un choix présenté à l'auditeur.

Le poids du mot « maintenant »

Il revient dans les deux séries et articule tout le passage : ce qui est vécu aujourd'hui n'est pas l'état définitif des choses. Le présent et l'avenir sont volontairement opposés, ce qui interdit de lire ces phrases comme un éloge de la misère : c'est le renversement promis qui est heureux, non la faim.

Une parole adressée, non une doctrine

Jésus dit « vous » et regarde ceux qui l'écoutent. Les béatitudes ne classent pas l'humanité en deux camps de l'extérieur ; elles interpellent des personnes précises et les situent dans une histoire qui n'est pas achevée.

La mesure prophétique

Les deux séries se referment sur le sort des prophètes et des faux prophètes. L'hostilité subie à cause de Jésus est rapprochée de celle qu'ont connue les envoyés de Dieu, et l'approbation unanime, du succès dont jouissaient les flatteurs.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, Jésus proclame que le règne de Dieu commence par ceux que le monde compte pour rien, et il met en garde ceux que leur situation présente installe dans une sécurité trompeuse. Luc maintient cette portée sociale sans l'atténuer : la tradition catholique y a toujours reconnu le fondement de ce qu'elle appelle l'attention préférentielle aux pauvres.

La lecture spirituelle ajoute, sans contredire la première, que ces paroles décrivent d'abord Jésus lui-même : pauvre, éprouvé, rejeté, mis à mort, puis relevé. Les béatitudes esquissent ainsi par avance le passage de la croix à la résurrection, et le chrétien y lit la forme de sa propre vie. Le Catéchisme les présente comme le cœur de la prédication de Jésus et le portrait de son visage.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

Il s'agit d'un discours inaugural composé de deux séries symétriques. Les premières formules sont des macarismes, c'est-à-dire des déclarations de bonheur : une forme courante dans les psaumes et la littérature de sagesse, qui ne décrit pas un état affectif mais proclame que quelqu'un se trouve dans une situation favorable aux yeux de Dieu.

Les secondes sont des « malheurs », une forme empruntée aux prophètes : ce ne sont ni des insultes ni des condamnations définitives, mais des cris d'alarme qui avertissent d'un danger. Lire ces phrases comme des recettes de bonheur ou comme des menaces serait manquer leur registre : elles annoncent un renversement à venir et invitent à s'y situer dès maintenant.

Qui écrit, et pour qui

L'évangile selon Luc est le troisième des quatre récits de la vie de Jésus reçus par l'Église. La tradition l'attribue à Luc, médecin et compagnon de voyage de l'apôtre Paul, auteur également des Actes des Apôtres ; l'identification reste discutée, mais l'unité des deux livres est certaine.

La rédaction se situe probablement dans les années 80-90, pour des communautés chrétiennes de langue et de culture grecques, en partie issues du paganisme. Ces communautés comptaient des membres aisés comme des pauvres, ce qui éclaire l'insistance très concrète de Luc sur l'argent et le partage, constante d'un bout à l'autre de son évangile.

Lectures et références
  • Catéchisme, § 1716 — Présente les Béatitudes comme le cœur de la prédication de Jésus et le portrait de sa figure.
  • Catéchisme, § 2544 — Explique l'exigence évangélique de détachement des richesses dont ce passage est l'une des sources.
  • Lc 4, 18-19 — Jésus ouvre son ministère en s'appliquant l'annonce d'une bonne nouvelle aux pauvres.
  • Dn 7, 13-14 — Origine de l'expression « Fils de l'homme » employée ici par Jésus.
  • Lc 16, 19-31 — La parabole du riche et du pauvre Lazare met en récit le renversement annoncé ici.

À retenir

Quatre bonheurs et quatre avertissements en miroir : Jésus n'exalte pas la misère, il annonce que la situation présente n'est pas définitive et que le règne de Dieu commence par ceux qui n'ont aucun appui.

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Ce que les Pères de l’Église en ont dit

Extraits de la Chaîne d’or, compilation des commentaires des Pères réunie par saint Thomas d’Aquin vers 1263. Contrairement au reste de cette page, ces textes ne sont pas produits par une intelligence artificielle : ils sont recopiés sans modification.

S. Cyrille

Après avoir choisi ses Apôtres, le Sauveur forme ses disciples à la nouveauté de la vie évangélique.

S. Ambr

Sur le point d’annoncer les divers oracles, il prend une attitude sublime. Le lieu où il se trouve est peu élevé, mais il lève bien haut les yeux : « Alors levant les yeux vers ses disciples. » Qu’est-ce que lever les yeux, si ce n’est découvrir la lumière dont son âme était pleine ?

Bède

Il s’adressait à tous en général, cependant il lève plus particulièrement les yeux sur ses disciples, c’est-à-dire, qu’il verse en plus grande abondance la lumière de sa grâce intérieure sur ceux qui écoutent sa parole avec un coeur attentif et docile.

S. Ambr

Saint Luc ne rapporte que quatre béatitudes, tandis que saint Matthieu en compte huit, mais on peut dire que les huit renferment les quatre, comme aussi les quatre comprennent les huit. Saint Luc a voulu tout ramener aux quatre vertus cardinales, saint Matthieu, dans les huit béatitudes, nous donne la signification mystérieuse du nombre huit, car ce nombre huit est la perfection de notre espérance, et comprend aussi toutes les vertus. Les deux Évangélistes mettent la pauvreté en tête des autres béatitudes ; en effet, elle est la première et comme la mère des vertus, parce que celui qui méprisera les choses du temps, méritera celles de l’éternité, et s’il veut obtenir la gloire du royaume des cieux, il faut nécessairement qu’il se dégage de l’amour du inonde qui le presse de toutes parts : « Et il dit : Bienheureux les pauvres. »

50 autres commentaires sur ce passage. Traduction de l’abbé J.-M. Peronne, 1868. Texte mis en ligne par eschatologie.free.fr, avec son autorisation.

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