Première lecture Ancien Testament
Ben Sira le Sage 27, 30 – 28, 7
« Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait ; alors, à ta prière, tes péchés seront remis »
30 Le ressentiment et la colère, eux aussi, sont détestables, et le pécheur les possède.
1 Celui qui se venge trouvera la vengeance auprès du Seigneur, qui conservera soigneusement ses péchés.
2 Pardonne au prochain son injustice, et alors à ta prière tes péchés seront remis.
3 L’homme conserve de la colère contre un autre homme, et il demande à Dieu sa guérison !…
4 Il n’a pas pitié d’un homme, son semblable, et il supplie pour ses propres fautes !…
5 Lui, qui n’est que chair, garde rancune ; qui donc lui obtiendra le pardon de ses péchés ?
6 Souviens-toi de ta fin, et cesse de haïr ; de la corruption et de la mort, et observe les commandements.
7 Souviens-toi des commandements, et n’aie pas de rancune contre ton prochain ; de l’alliance du Très-Haut, et passe par-dessus l’offense.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Le livre de Ben Sira le Sage n'est pas un récit : c'est un recueil d'enseignements d'un maître de sagesse de Jérusalem, qui aborde tour à tour l'amitié, l'argent, la parole, la santé, la crainte de Dieu. Ce passage se trouve au milieu d'une longue section consacrée aux relations humaines : juste avant, l'auteur dénonce la duplicité et la trahison ; juste après, il s'en prend aux querelles et à la langue qui divise.
Le découpage retenu par la liturgie franchit volontairement la coupure entre les chapitres 27 et 28, parce que la sentence sur la rancune et la colère ouvre en réalité le développement sur le pardon qui suit. On a donc ici une unité complète : constat sur la vengeance, appel au pardon, questions pressantes, et pour finir un triple appel à se souvenir.
Aux dimanches du Temps ordinaire, la première lecture est choisie en accord avec l'évangile du jour : ce texte prépare la parabole du serviteur impitoyable, où Jésus lie le pardon reçu de Dieu au pardon accordé au frère.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Le sage
-
L'auteur du livre, un scribe de Jérusalem qui enseignait la Loi et la sagesse à de jeunes gens vers 190-175 avant Jésus-Christ.
Il parle ici à la deuxième personne, comme un maître à son élève : il ne raconte rien, il persuade, avertit et commande.
Mots à connaître
- Le prochain
Dans la Bible hébraïque, le mot désigne d'abord le compatriote, le membre du même peuple, avec qui l'on partage la Loi et l'Alliance. Ben Sira reste dans ce cadre ; l'élargissement à tout homme, y compris l'ennemi, sera l'apport propre de l'enseignement de Jésus.
- L'Alliance du Très-Haut
L'Alliance est le pacte par lequel Dieu s'est lié à Israël au Sinaï, en lui donnant sa Loi. Très-Haut (en hébreu Élyon) est l'un des titres divins les plus anciens de la Bible. Se souvenir de l'Alliance, c'est se rappeler que l'on n'est pas seul face à l'offenseur : les deux hommes appartiennent au même peuple sous le même engagement.
- Penser à sa fin et à sa mort
Ben Sira n'attend pas de rétribution après la mort : l'espérance d'une résurrection n'est pas encore formulée dans son livre. La mort y est un horizon qui relativise tout, y compris les comptes que l'on tient contre autrui, plutôt qu'un jugement à venir.
- Les commandements
Il s'agit des prescriptions de la Loi de Moïse, la Torah, que Ben Sira identifie explicitement ailleurs à la Sagesse elle-même. Chez lui, être sage et observer la Loi sont une seule et même chose.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- Le nom du livre
Le même livre est appelé selon les éditions Ben Sira le Sage, Siracide ou Ecclésiastique ; il ne faut pas le confondre avec l'Ecclésiaste, qui est un autre livre. La numérotation des versets varie aussi légèrement d'une bible à l'autre, la tradition grecque et la tradition latine ne coïncidant pas partout.
- « un pauvre mortel »
Le grec dit littéralement « lui qui est chair » : dans le langage biblique, la chair désigne l'homme en tant qu'il est fragile et périssable. La traduction rend le sens plutôt que le mot.
- « Parole du Seigneur »
Cette formule n'appartient pas au texte biblique : c'est l'acclamation prononcée par le lecteur à la fin de la lecture pendant la messe.
Ailleurs dans l’Écriture
- Mt 18, 21-35
C'est l'évangile auquel ce texte est associé : Pierre demande combien de fois il faut pardonner, et Jésus répond par la parabole d'un serviteur à qui l'on remet une dette énorme et qui refuse ensuite d'annuler une dette minime. La logique est exactement celle de Ben Sira : refuser le pardon à son semblable rend incohérente la demande de pardon adressée à Dieu. Jésus la met en récit, là où le sage la formulait en maximes.
- Lv 19, 17-18 Ancien Testament
Ce texte de la Loi de Moïse interdit la vengeance et la rancune envers les fils de son peuple, et s'achève sur le commandement d'aimer son prochain comme soi-même. Ben Sira ne le cite pas mot à mot mais en développe la substance : quand il invite à penser aux commandements, c'est de cette page qu'il est le plus proche.
- Mt 6, 12. 14-15
Dans le Notre Père, la demande du pardon est assortie d'une condition, et Jésus la commente aussitôt : la mesure dont on use envers autrui est celle dont Dieu usera. L'intuition n'est donc pas nouvelle dans la bouche de Jésus ; elle circulait déjà dans la sagesse juive, dont ce passage est un témoin direct.
Clés de lecture
- Une symétrie stricte
Tout le passage repose sur une correspondance entre deux plans : ce que l'on fait à son semblable et ce que l'on attend de Dieu. Les questions successives ne demandent pas d'information, elles rendent sensible l'incohérence de celui qui réclame en haut ce qu'il refuse en bas.
- Trois appels à la mémoire
La fin du passage est bâtie sur un verbe répété : se souvenir. Souvenir de la mort, souvenir des commandements, souvenir de l'Alliance. Ce n'est pas une exhortation sentimentale : le sage suppose que la rancune se nourrit d'un oubli, et que retrouver la juste échelle des choses suffit à la désarmer.
- Un renversement du rapport à la vengeance
Le texte ne nie pas que le tort subi appelle réparation ; il déplace la vengeance hors des mains de l'offensé pour la laisser à Dieu. Le point de bascule est là : renoncer à se venger n'est pas déclarer le mal indifférent, c'est refuser d'en être soi-même le juge.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens littéral, le texte énonce une règle de sagesse : la miséricorde envers le prochain est la condition de crédibilité de la prière adressée à Dieu. Ben Sira ne prétend pas expliquer comment Dieu pardonne ; il constate qu'une main fermée ne peut pas recevoir.
La tradition chrétienne y lit une préparation directe de l'enseignement de Jésus. Le lien entre pardon reçu et pardon donné, ici formulé comme une exigence morale, devient dans l'Évangile la structure même de la prière chrétienne, inscrite au cœur du Notre Père, et trouve son fondement dans le pardon accordé par le Christ depuis la croix. La théologie catholique précise que le pardon de Dieu n'est pas le salaire du nôtre : c'est lui qui vient d'abord, et le refus obstiné de pardonner ferme le cœur à un don déjà offert. L'Ancien Testament garde ici sa densité propre — une leçon d'humanité vérifiable — et l'Évangile en découvre la portée dernière.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
C'est une exhortation de sagesse : une suite de sentences brèves construites sur des couples de vers qui se répondent, procédé caractéristique de la poésie hébraïque. Le raisonnement n'avance pas par démonstration mais par frappe répétée, questions rhétoriques et impératifs. On ne lit donc pas ce texte comme une doctrine sur les mécanismes du pardon divin, mais comme une parole destinée à ébranler celui qui rumine une offense.
Qui écrit, et pour qui
L'auteur se nomme lui-même : Jésus, fils de Sira, un lettré de Jérusalem qui a écrit en hébreu vers 190-175 avant Jésus-Christ, à une époque où la culture grecque exerçait une forte pression sur la société juive. Son petit-fils, installé en Égypte, a traduit l'ouvrage en grec après 132 avant Jésus-Christ et l'a fait précéder d'une préface expliquant sa démarche : c'est cette version grecque qui a été transmise dans les bibles chrétiennes.
Les destinataires sont de jeunes hommes en formation, appelés à vivre honorablement selon la Loi d'Israël. Le livre fait partie des écrits dits deutérocanoniques : reçus comme Écriture par les catholiques et les orthodoxes, ils ne figurent ni dans la Bible hébraïque ni dans les bibles protestantes.
Lectures et références
- Mc 11, 25 — Jésus lie explicitement le moment de la prière au fait de pardonner ce que l'on a contre quelqu'un.
- Rm 12, 19 — Paul reprend la même logique : laisser la vengeance à Dieu plutôt que de se faire justice.
- Col 3, 13 — Le pardon mutuel y est fondé non sur la sagesse humaine mais sur le pardon reçu du Seigneur.
- Catéchisme, § 2840 — Le Catéchisme y explique que le refus de pardonner ferme le cœur à la miséricorde de Dieu.
- Catéchisme, § 2843 — Passage consacré au pardon « du fond du cœur », en commentaire de la parabole du serviteur impitoyable.
À retenir
Deux siècles avant l'Évangile, un sage de Jérusalem formule déjà la loi que Jésus mettra en parabole : on ne peut pas demander pour soi un pardon que l'on refuse à son semblable.
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