Aller au contenu
comprendrelamesse.fr

23ème dimanche du Temps Ordinaire (semaine III du Psautier)

Première visite ? Ce que vous lisez ici

Ces textes sont ceux lus aujourd'hui dans toutes les églises catholiques : une lecture de l'Ancien Testament, un psaume chanté en réponse, parfois une lettre d'apôtre le dimanche, puis l'Évangile.

Comprendre ces pages explique le reste : pourquoi plusieurs lectures, ce que veut dire « Temps Ordinaire », et comment lire l'analyse.

Première lecture Ancien Testament

Ézékiel 33, 7-9

« Si tu n’avertis pas le méchant, c’est à toi que je demanderai compte de son sang »

7 Et toi, fils de l’homme, je t’ai établi comme sentinelle pour la maison d’Israël : quand tu entendras de ma bouche une parole, tu les avertiras de ma part.

8 Quand j’aurai dit au méchant : « Méchant, tu mourras certainement ! » si tu ne parles pas pour avertir le méchant de quitter sa voie, celui-ci, étant méchant, mourra dans son iniquité ; mais je te demanderai compte de son sang.

9 Mais si tu avertis le méchant afin qu’il se détourne de sa voie, et qu’il ne se détourne pas de sa voie, il mourra dans son iniquité ; mais toi, tu auras sauvé ton âme.

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

Le livre d'Ézékiel se déroule à Babylone, où une partie de l'élite de Jérusalem a été déportée en 597 avant Jésus-Christ. Ézékiel, prêtre exilé avec eux, y exerce un ministère de prophète auprès de compatriotes désorientés, coupés de leur temple et de leur terre.

Le chapitre 33 marque un tournant décisif dans le livre. Jusque-là, les oracles annonçaient surtout le châtiment de Jérusalem ; quelques versets plus loin (33, 21), un rescapé arrive et annonce que la ville est tombée. À partir de là, le ton change : viendront les chapitres sur les mauvais bergers, le cœur nouveau, les ossements desséchés — l'annonce d'une restauration.

Ce court passage rouvre donc le ministère du prophète pour cette période nouvelle, en reprenant presque mot pour mot la mission de « guetteur » qui lui avait déjà été confiée au début du livre (Ez 3, 16-21).

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Le Seigneur

Le Dieu d'Israël, qui dans les livres prophétiques prend l'initiative de la parole et charge un homme de la transmettre.

C'est lui qui parle du début à la fin : le passage est entièrement une parole adressée au prophète, qui définit sa charge et en fixe les conséquences.

« Fils d'homme »

C'est ainsi que Dieu interpelle Ézékiel tout au long du livre, près de quatre-vingt-dix fois. Ézékiel est un prêtre de Jérusalem, déporté à Babylone, devenu prophète auprès des exilés.

Il est ici le destinataire unique de l'oracle : il reçoit une mission personnelle, dont il répondra personnellement.

La maison d'Israël

L'ensemble du peuple, désigné comme une famille ; concrètement, pour Ézékiel, la communauté des déportés à qui il s'adresse.

Elle est le peuple confié à la vigilance du prophète : c'est pour elle qu'il est établi guetteur.

Le méchant

Traduction de l'hébreu rasha', qui désigne moins un scélérat qu'un homme dont la conduite le met en rupture avec l'alliance et le droit.

Il est le cas de figure autour duquel tourne tout l'oracle : selon qu'il est averti ou non, la responsabilité de sa mort ne retombe pas sur les mêmes épaules.

Mots à connaître
Le guetteur

Dans une ville antique, la sentinelle postée sur le rempart observait l'horizon et sonnait du cor dès qu'une troupe approchait. Son unique tâche était d'avertir : c'est ensuite aux habitants de se mettre à l'abri ou non. L'image dit exactement la fonction du prophète — il transmet l'alerte, il ne décide pas à la place des autres.

« Demander compte de son sang »

Formule empruntée au droit d'Israël, où le sang versé « crie » et doit être réclamé à quelqu'un. Elle désigne la responsabilité juridique d'une mort. Appliquée au guetteur, elle signifie que son silence le rendrait comptable du sort de celui qu'il n'a pas averti.

« Tu vas mourir »

La mort dont il est question n'est pas d'abord une exécution : c'est la ruine qui s'attache à une conduite mauvaise, et dont l'effondrement national vécu par les exilés est l'exemple sous leurs yeux. L'annonce est conditionnelle : elle vise à provoquer un changement, pas à sceller un sort.

L'exil à Babylone

En 597 puis en 587 avant Jésus-Christ, les armées babyloniennes prennent Jérusalem et déportent une partie de la population en Mésopotamie. C'est là qu'Ézékiel prophétise, dans une communauté privée de temple qui doit réapprendre ce que signifie appartenir à Dieu.

Ce qui surprend dans cette traduction

Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.

« Fils d'homme »

Traduction littérale de l'hébreu ben adam, qui signifie simplement « être humain », « mortel ». L'expression souligne la distance entre Dieu qui parle et le prophète qui écoute ; certaines bibles récentes traduisent d'ailleurs par « fils d'Adam » ou « toi, un homme ».

Ailleurs dans l’Écriture
Ez 3, 16-21 Ancien Testament

C'est la première institution d'Ézékiel comme guetteur, au moment de sa vocation. Le texte du chapitre 33 la reprend presque terme pour terme, mais à un autre moment de l'histoire : là, avant la chute de Jérusalem ; ici, au seuil de la période qui la suit. Cette répétition volontaire encadre toute la première partie du livre et signale que la mission recommence sur de nouvelles bases.

Ez 18, 20-23 Ancien Testament

Ce chapitre développe l'idée que chacun meurt pour sa propre faute et non pour celle de ses pères, et que Dieu ne prend pas plaisir à la mort du pécheur mais souhaite qu'il se détourne et vive. Il fournit l'arrière-plan indispensable de notre passage : l'avertissement du guetteur n'est pas une menace, c'est une chance offerte.

Mt 18, 15-20

Dans cet évangile, Jésus règle la manière dont un disciple doit reprendre son frère qui a commis une faute, seul à seul d'abord, puis avec des témoins. La démarche y est fraternelle et communautaire, là où Ézékiel décrit une charge prophétique ; mais la logique est la même : se taire n'est pas une option neutre.

Ac 20, 26-28

Faisant ses adieux aux responsables de l'Église d'Éphèse, Paul déclare être pur du sang de tous parce qu'il n'a rien caché de ce qu'il devait annoncer. La formule reprend directement le langage d'Ézékiel et montre comment la première génération chrétienne a lu cette page comme la description de la charge d'un pasteur.

Clés de lecture
Deux cas, une seule différence

Dans les deux hypothèses envisagées, le méchant meurt : l'avertissement ne garantit pas sa conversion. Ce qui change d'un cas à l'autre, c'est uniquement le sort du guetteur. Le texte ne mesure donc pas le succès du prophète, mais sa fidélité.

Une responsabilité qui n'écrase pas la liberté

Ézékiel répond de son silence, jamais du refus d'autrui. Le chapitre 18 du même livre a soigneusement établi que nul ne meurt pour la faute d'un autre ; ici, cette règle est maintenue tout en affirmant qu'un manquement au devoir d'alerte est une faute propre.

Une mission reprise à zéro

Le fait que Dieu réinstitue Ézékiel guetteur au moment où Jérusalem tombe donne au passage sa portée réelle : la parole ne s'arrête pas avec la catastrophe. Le chapitre suivant ouvrira sur la promesse d'un berger qui rassemblera le troupeau.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, le texte définit la charge d'un prophète en exil : recevoir une parole, la transmettre, et répondre de sa transmission. Il suppose un Dieu qui ne veut pas la mort du pécheur mais son changement de route, et qui pour cela se donne des porte-parole.

La tradition chrétienne a très tôt lu cette page comme la description du ministère pastoral dans l'Église : les évêques et les prêtres y sont vus comme des guetteurs, tenus d'annoncer aussi ce qui dérange. Plus largement, la liturgie l'associe à l'enseignement de Jésus sur la correction fraternelle, où le devoir d'avertir n'est plus réservé à un prophète mais confié à tout membre de la communauté, et lié au pardon.

Elle éclaire enfin un point de la doctrine catholique souvent mal compris : la responsabilité devant Dieu est personnelle, mais elle inclut ce que l'on a omis de faire pour autrui.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

C'est un oracle prophétique, c'est-à-dire une parole que le prophète reçoit et transmet à la première personne de Dieu. Sa construction est celle d'un raisonnement de type juridique : une charge est d'abord définie, puis deux cas opposés sont examinés — le guetteur se tait, le guetteur avertit — avec les conséquences de chacun.

Cette forme de casuistique, empruntée au droit, n'est pas froide : elle sert à établir avec précision qui répond de quoi. On ne lit donc pas ce texte comme un récit, mais comme la définition rigoureuse d'une responsabilité.

Qui écrit, et pour qui

Le livre est attribué à Ézékiel, prêtre fils de Bouzi, déporté à Babylone en 597 avant Jésus-Christ et actif comme prophète auprès des exilés entre 593 et 571 environ. Il s'adresse à une communauté qui a tout perdu — la ville, le temple, la royauté — et qui se demande si Dieu l'a définitivement abandonnée.

La recherche moderne estime généralement que les oracles remontent au prophète lui-même, mais qu'ils ont été mis en forme et complétés par des disciples ; l'ampleur exacte de ce travail reste discutée.

Lectures et références
  • Ez 34, 11-16 — Le chapitre qui suit immédiatement montre que la sévérité du guetteur débouche sur la promesse d'un Dieu berger qui cherche lui-même ses brebis.
  • Ez 36, 26 — L'annonce du cœur nouveau indique vers quoi tend l'avertissement : non la condamnation, mais une transformation intérieure.
  • Jc 5, 19-20 — Le Nouveau Testament reprend l'idée que ramener un frère égaré arrache une vie à la mort.
  • Catéchisme, § 1868 — Le Catéchisme rappelle que l'on peut se rendre complice du péché d'autrui, notamment en ne le dénonçant pas quand on le devrait.

À retenir

Le prophète est comparé à une sentinelle : il ne répond pas de la conversion de ceux qu'il avertit, mais il répond entièrement de son silence.

Vous voulez aller plus loin ? Connectez-vous pour demander un développement de ce passage : un texte plus ample, produit en une à deux minutes, et conservé ensuite pour tous les lecteurs.

Échanges

Aucun échange sur ce passage pour l’instant.

Pour laisser un commentaire, il faut créer un compte.

C’est immédiat et sans mot de passe : vous donnez votre adresse, vous cliquez sur le lien reçu, et c’est fait. Le compte sert aussi à mettre des lectures en favori et à les retrouver.

Créer un compte

Lire le site, lui, ne demande rien.

Psaume

Psaumes 94, 1-2 . 94, 6-7 . 94, 7-8 . 94, 9

1 Venez, chantons avec allégresse à Yahweh ! Poussons des cris de joie vers le Rocher de notre salut !

2 Allons au-devant de lui avec des louanges, faisons retentir des hymnes en son honneur.

6 Venez, prosternons-nous et adorons, fléchissons le genou devant Yahweh, notre Créateur.

7 Car il est notre Dieu, et nous, nous sommes le peuple de son pâturage, le troupeau que sa main conduit. Oh ! si vous pouviez écouter aujourd’hui sa voix !

8 N’endurcissez pas votre cœur comme à Mériba, comme à la journée de Massa, dans le désert,

9 où vos pères m’ont tenté, m’ont éprouvé, quoiqu’ils eussent vu mes œuvres.

La numérotation des psaumes diffère entre la liturgie et les bibles imprimées : le découpage ci-dessus peut s'écarter d'un verset de la sélection liturgique.

Échanges

Aucun échange sur ce passage pour l’instant.

Pour laisser un commentaire, il faut créer un compte.

C’est immédiat et sans mot de passe : vous donnez votre adresse, vous cliquez sur le lien reçu, et c’est fait. Le compte sert aussi à mettre des lectures en favori et à les retrouver.

Créer un compte

Lire le site, lui, ne demande rien.

Deuxième lecture Nouveau Testament

Romains 13, 8-10

« Celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi »

8 Ne soyez en dette avec personne, si ce n’est de l’amour mutuel ; car celui qui aime son prochain a accompli la loi.

9 En effet, ces commandements : « Tu ne commettras pas d’adultère ; tu ne tueras pas ; tu ne déroberas pas ; [tu ne diras pas de faux témoignage] ; tu ne convoiteras pas », et ceux qu’on pourrait citer encore, se résument dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

10 L’amour ne fait pas de mal au prochain ; l’amour est donc la plénitude de la loi.

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

La lettre aux Romains se divise en deux grands mouvements : une longue exposition sur le salut donné par Dieu en Jésus Christ (chapitres 1 à 11), puis une série de conseils très concrets sur la manière de vivre qui en découle (chapitres 12 à 15). Le passage du jour appartient à cette seconde partie.

Juste avant, Paul parlait des devoirs envers les autorités civiles : payer l'impôt, rendre à chacun ce qui lui est dû. Il enchaîne ici par un jeu de mots sur la dette — une seule reste toujours impayée, celle de l'amour. Juste après, il change de registre pour évoquer l'urgence du temps présent, la nuit qui s'achève et le jour qui vient.

Les dimanches du Temps ordinaire, la deuxième lecture avance dans une lettre apostolique semaine après semaine, selon son propre parcours : elle n'a pas été choisie pour s'accorder à l'évangile du jour.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Paul

Juif de Tarse d'abord hostile aux disciples de Jésus, devenu après une expérience bouleversante sur la route de Damas le principal missionnaire des non-juifs. Il fonde des communautés dans tout le bassin méditerranéen et leur écrit des lettres, dont celle-ci.

Il s'adresse ici en maître spirituel, résumant en une formule brève tout ce que Dieu attend de la conduite humaine.

les destinataires (« Frères »)

Les chrétiens de Rome, communauté que Paul n'a ni fondée ni encore visitée, mêlant des croyants d'origine juive et d'origine païenne — ce qui explique son souci de dire ce que devient la Loi de Moïse pour eux.

Ils reçoivent une règle de vie commune qui vaut pour les deux groupes, sans opposer héritage juif et nouveauté chrétienne.

le prochain

Dans la Bible hébraïque, le terme désigne d'abord le compatriote, le membre du même peuple. L'enseignement de Jésus en a considérablement élargi le sens.

Il est ici le destinataire concret de l'amour dont parle Paul : non pas une idée, mais celui à qui l'on peut nuire ou ne pas nuire.

Mots à connaître
la Loi

Ce mot traduit la Torah, l'ensemble des prescriptions données par Dieu à Israël par Moïse, contenues dans les cinq premiers livres de la Bible. Pour un juif du premier siècle, elle n'est pas une contrainte extérieure mais le don qui structure toute la vie du peuple. La question de savoir ce qu'elle devient pour les chrétiens traverse toute la lettre aux Romains.

la dette

Le raisonnement de Paul joue sur le vocabulaire commercial employé juste avant, à propos de l'impôt : rendre à chacun ce qu'on lui doit. L'amour est présenté comme la seule dette qui ne s'éteint jamais par un paiement, puisqu'on ne cesse jamais de la devoir.

convoiter

Le verbe désigne le désir de s'approprier ce qui appartient à autrui — son bien, son conjoint. C'est le seul des commandements cités qui porte sur l'intention intérieure et non sur un acte visible, ce qui montre que la Loi ne se réduit pas à un contrôle des comportements.

« Frères »

Ce mot d'adresse ne figure pas à cet endroit dans la lettre : la liturgie l'ajoute pour signaler qu'on entre en cours de texte. C'est un usage constant du lectionnaire pour les lettres apostoliques.

Ailleurs dans l’Écriture
Lv 19, 18 Ancien Testament

La formule sur laquelle Paul appuie tout son raisonnement vient de ce verset du Lévitique, l'un des livres de la Loi de Moïse. Paul ne propose donc pas un commandement nouveau : il désigne, à l'intérieur même de la Loi juive, la phrase qui contient toutes les autres. C'est un argument d'interprétation de l'Écriture, pas une rupture avec elle.

Ex 20, 13-17 Ancien Testament

Les interdits énumérés dans le passage sont ceux de la seconde table du Décalogue, les dix paroles données à Moïse au Sinaï, dans leur partie qui concerne les relations entre humains. Paul les cite dans un ordre légèrement différent de l'hébreu, en suivant une tradition grecque bien attestée. Il ne mentionne pas les commandements relatifs à Dieu : son propos porte sur la vie sociale.

Ga 5, 14

Dans sa lettre aux Galates, Paul emploie exactement la même formule : la Loi entière tient dans cette parole unique. La reprise montre qu'il s'agit d'une conviction centrale de sa pensée, et non d'une remarque de circonstance.

Mt 22, 34-40

Interrogé sur le plus grand commandement, Jésus rapproche l'amour de Dieu (Dt 6, 5) et l'amour du prochain (Lv 19, 18) et déclare que toute la Loi et les prophètes en dépendent. Paul ne retient ici que le second volet, parce qu'il traite des rapports entre les membres de la communauté.

Clés de lecture
Une construction en boucle

Le passage commence et s'achève sur la même affirmation : aimer, c'est accomplir pleinement la Loi. Entre les deux, Paul démontre son propos en citant les commandements puis la formule du Lévitique. Cette forme circulaire est un procédé d'insistance courant chez lui.

Accomplir, non abolir

Paul ne dit pas que les commandements sont périmés : il dit qu'ils trouvent leur unité et leur sens dans l'amour du prochain. La Loi n'est pas remplacée par un sentiment, elle est ramenée à son principe. Cette distinction est décisive pour comprendre son rapport, souvent mal lu, au judaïsme.

Un critère négatif étonnamment sobre

Pour définir l'amour, Paul choisit une formule minimale : il ne fait pas de tort. Ce n'est pas une définition affective mais pratique, vérifiable, qui rejoint la logique des commandements cités, tous formulés comme des interdits. L'amour dont il parle se mesure d'abord aux dommages qu'il n'inflige pas.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, Paul règle une question précise : comment des chrétiens venus du judaïsme et d'autres venus du paganisme peuvent vivre ensemble sans se diviser sur l'observance de la Loi de Moïse. Sa réponse tient dans un déplacement du centre de gravité, de la multiplicité des prescriptions vers leur principe unique.

La tradition catholique lit dans ce passage l'un des fondements de sa théologie morale : la charité est appelée la forme de toutes les vertus, c'est-à-dire ce qui leur donne leur unité et leur valeur. Les commandements gardent leur exigence propre — ils disent concrètement ce que l'amour ne fait pas — mais ils ne sont pas une collection d'obligations juxtaposées. La lecture spirituelle y reconnaît aussi le lien avec le Christ lui-même : l'amour dont Paul parle n'est pas un effort humain isolé, il découle du don que les chapitres précédents de la lettre ont longuement décrit.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

Il s'agit d'une exhortation morale, ce que la rhétorique ancienne appelait la parénèse : des conseils de conduite adressés à une communauté, souvent en formules brèves et mémorisables.

Mais Paul ne se contente pas de conseiller : il raisonne. Le passage a la forme d'une petite démonstration, avec une thèse, une preuve tirée de l'Écriture et une conclusion qui reprend la thèse. Le lire comme un argument, et non comme une simple exclamation lyrique sur l'amour, en fait mieux apparaître la rigueur.

Qui écrit, et pour qui

La lettre est de Paul lui-même : son authenticité n'est pas discutée. Il l'écrit vers 57-58, probablement depuis Corinthe, alors qu'il prépare un voyage en Espagne et compte s'arrêter à Rome en chemin.

C'est la seule de ses grandes lettres adressée à une communauté qu'il n'a pas fondée et qu'il ne connaît pas personnellement. D'où son caractère très construit : Paul y expose l'ensemble de sa compréhension de l'Évangile, en partie pour se présenter, en partie pour apaiser les tensions entre chrétiens venus du judaïsme et chrétiens venus du paganisme.

Lectures et références
  • Rm 13, 1-7 — Les versets qui précèdent immédiatement, sur les devoirs civiques, expliquent le jeu de mots sur la dette.
  • Rm 12, 9-21 — Paul y a déjà décrit concrètement ce qu'est un amour sans hypocrisie, y compris envers les adversaires.
  • Catéchisme, § 1824 — Le Catéchisme y expose la charité comme accomplissement de la Loi, en s'appuyant notamment sur ce type de textes pauliniens.
  • Catéchisme, § 2055 — Paragraphe consacré au résumé du Décalogue dans le commandement de l'amour.

À retenir

Paul ne remplace pas les commandements par l'amour : il montre que l'amour du prochain est ce qui les tient tous ensemble et les accomplit.

Vous voulez aller plus loin ? Connectez-vous pour demander un développement de ce passage : un texte plus ample, produit en une à deux minutes, et conservé ensuite pour tous les lecteurs.

Échanges

Aucun échange sur ce passage pour l’instant.

Pour laisser un commentaire, il faut créer un compte.

C’est immédiat et sans mot de passe : vous donnez votre adresse, vous cliquez sur le lien reçu, et c’est fait. Le compte sert aussi à mettre des lectures en favori et à les retrouver.

Créer un compte

Lire le site, lui, ne demande rien.

Évangile

Matthieu 18, 15-20

« S’il t’écoute, tu as gagné ton frère »

15 « Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul ; s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère.

16 S’il ne t’écoute pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que toute cause se décide sur la parole de deux ou trois témoins.

17 S’il ne les écoute pas, dis-le à l’Église ; et s’il n’écoute pas non plus l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un publicain.

18 En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel.

19 « Je vous le dis encore, si deux d’entre vous s’accordent sur la terre, quelque chose qu’ils demandent, ils l’obtiendront de mon Père qui est dans les cieux.

20 Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux. »

Comprendre ce passage

Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.

Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire

Ce passage appartient au quatrième grand discours de Matthieu (chapitre 18), souvent appelé « discours communautaire » : Jésus y répond à la question des disciples sur celui qui est le plus grand, en plaçant un enfant au milieu d'eux, puis met en garde contre le scandale et raconte la parabole de la brebis égarée que le berger va chercher.

Notre texte vient immédiatement après cette parabole : il en tire la conséquence pratique, en décrivant comment aller rechercher un membre du groupe qui s'est égaré par une faute. Juste après, Pierre demandera combien de fois il faut pardonner, et Jésus répondra par la parabole du serviteur impitoyable — signe que la procédure décrite ici n'est pas un code pénal mais un chemin de réconciliation.

On se trouve en Galilée, avant la montée vers Jérusalem : Jésus instruit ses disciples à part, en vue du temps où il ne sera plus visiblement avec eux. Quand ce passage est lu le 23e dimanche de l'année A, il est associé à un texte du prophète Ézéchiel sur le guetteur chargé d'avertir son frère.

Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
Jésus

Le maître itinérant de Galilée que les évangiles présentent comme le Messie et le Fils de Dieu. Dans Matthieu, il enseigne surtout par grands discours structurés.

Il ne raconte pas ici une parabole mais donne une instruction directe, en trois étapes, sur la manière de traiter une faute à l'intérieur du groupe de ses disciples.

les disciples

Ceux qui suivent Jésus et reçoivent son enseignement ; le terme est plus large que « les Douze », qui en sont le noyau appelé à devenir les apôtres.

Ils sont les destinataires de l'instruction ; à travers eux, c'est la communauté chrétienne future qui reçoit une règle de conduite.

le frère

Non pas un parent, mais un membre de la même communauté de disciples : l'usage était courant dans le judaïsme et le sera dans les premières Églises chrétiennes.

Il est celui qui a commis la faute — et le mot employé rappelle qu'il reste un proche, y compris quand la démarche échoue.

les païens et les publicains

Les païens sont les non-Juifs, extérieurs à l'alliance ; les publicains sont des Juifs collecteurs d'impôts pour l'occupant romain, méprisés comme collaborateurs et fraudeurs.

Ils servent de point de comparaison pour dire la rupture du lien communautaire — non sans ironie, puisque Matthieu montre partout Jésus s'asseyant précisément à leur table.

Mots à connaître
l'assemblée de l'Église

Le mot grec ekklèsia désignait d'abord l'assemblée convoquée d'une cité, puis le peuple d'Israël réuni. C'est le seul évangile à l'employer, et seulement deux fois. Il ne s'agit pas encore d'une institution structurée, mais de la communauté locale rassemblée.

lier et délier

Expression courante chez les maîtres juifs, désignant l'autorité de déclarer ce qui est permis ou défendu, et d'exclure quelqu'un de la communauté ou de l'y réintégrer. Appliquée ici aux disciples, elle signifie que leurs décisions ont une portée qui dépasse le seul plan humain.

Amen

Mot hébreu signifiant « c'est ferme, c'est sûr », normalement prononcé par l'auditeur pour approuver. Jésus l'emploie à l'inverse pour introduire ses propres paroles, ce qui frappait ses contemporains comme une manière inhabituelle d'engager sa propre autorité.

réunis en mon nom

« Au nom de » signifie en hébreu : sous l'invocation et l'autorité de quelqu'un, en référence à lui. Un rassemblement « en son nom » n'est donc pas une simple réunion d'amis, mais une assemblée qui se réclame de lui.

Ce qui surprend dans cette traduction

Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.

« Amen, je vous le dis »

Tournure hébraïque conservée telle quelle en français ; certaines traductions rendent le sens plutôt que le mot, par « en vérité, je vous le dis ».

Ailleurs dans l’Écriture
Lc 17, 3-4 même épisode, autre évangile

Luc conserve la même consigne de reprendre son frère, mais sans aucune procédure en trois temps ni mention de l'Église. Il enchaîne directement sur l'obligation de pardonner sept fois par jour. La comparaison montre que Matthieu a organisé un matériau plus ancien en règle communautaire, ce qui correspond à son souci constant de la vie de l'Église.

Dt 19, 15 Ancien Testament

La loi d'Israël exigeait deux ou trois témoins pour établir une accusation, afin d'empêcher les condamnations arbitraires. La deuxième étape de la démarche reprend explicitement cette règle. Ce qui était une garantie judiciaire devient ici une protection contre la rumeur et l'accusation solitaire.

Mt 16, 19 même épisode, autre évangile

Le pouvoir de lier et de délier avait été confié à Pierre seul, deux chapitres plus tôt, avec l'image des clés. Ici la même formule est adressée au groupe entier. Matthieu tient donc ensemble une responsabilité particulière de Pierre et une responsabilité de toute la communauté.

Lv 19, 17 Ancien Testament

La Loi demandait de reprendre ouvertement son compatriote plutôt que de le haïr en silence, dans le même chapitre qui commande d'aimer son prochain. La démarche décrite par Jésus s'inscrit dans cette tradition : avertir n'est pas condamner, c'est refuser l'indifférence.

Clés de lecture
Une progression, non une escalade

Les trois étapes vont du plus discret au plus large : d'abord seul à seul, puis avec deux ou trois, puis devant l'assemblée. Chaque élargissement n'intervient qu'après un refus, et l'objectif reste le même du début à la fin — que l'autre écoute. Le but n'est jamais de faire triompher son droit, mais de récupérer quelqu'un.

L'écho de la brebis égarée

Le passage suit immédiatement la parabole du berger qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher la brebis perdue. Cette proximité éclaire tout : la démarche décrite est la version communautaire de cette recherche. Isolée de son contexte, la règle paraît procédurière ; replacée après la parabole, elle est une manière d'aller chercher.

Un dernier mot ambigu

Traiter quelqu'un comme un païen ou un publicain sonne comme une exclusion. Mais dans cet évangile précisément, Jésus mange avec les publicains, en appelle un à le suivre, et envoie finalement ses disciples vers toutes les nations. La formule marque une rupture réelle du lien communautaire, sans fermer la porte.

De la discipline à la présence

Les deux dernières phrases déplacent l'attention : de ce que la communauté décide à ce qu'elle demande, puis à celui qui est au milieu d'elle. Le nombre minimal — deux ou trois — est le même que celui des témoins, mais il change de fonction. Ce n'est plus la garantie d'une procédure, c'est le seuil d'une présence.

Ce que la tradition catholique y lit

Au sens littéral, le texte donne à une communauté chrétienne naissante une manière de traiter les fautes qui la blessent : avertissement privé, recours à des témoins, appel à l'assemblée. La tradition catholique y a lu le fondement de ce qu'elle appelle la correction fraternelle, et l'un des textes sur lesquels s'appuie l'autorité de l'Église en matière de discipline et de pardon des péchés, lue en lien avec la promesse faite à Pierre.

Spirituellement, la dernière phrase est devenue l'une des plus citées de l'évangile : elle fonde la prière commune et la conviction que le Christ ressuscité est présent à toute assemblée réunie en son nom, jusqu'à la promesse finale de cet évangile où il assure être avec les siens tous les jours. Le passage articule ainsi deux choses que l'on sépare volontiers : l'exigence à l'égard du frère qui se perd, et la douceur d'une présence promise au plus petit rassemblement.

Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte

Il ne s'agit ni d'un récit ni d'une parabole, mais d'une instruction disciplinaire : une procédure en étapes, formulée au conditionnel (« si… alors »), comme les règlements communautaires connus par ailleurs dans le judaïsme de l'époque.

La fin du passage change de registre : deux déclarations solennelles sur la prière commune et sur la présence de Jésus élargissent la perspective. La règle est donc encadrée par une promesse, et se lit à cette lumière : elle vise à retenir, non à exclure.

Qui écrit, et pour qui

L'évangile est attribué par la tradition ancienne à Matthieu, le collecteur d'impôts appelé par Jésus (Mt 9, 9). Les spécialistes s'accordent aujourd'hui à dater sa rédaction, en grec, des années 80-90, sans que l'identité de l'auteur puisse être établie avec certitude.

Il écrit pour une communauté de tradition juive, sans doute en Syrie, qui s'ouvre aux non-Juifs et se sépare douloureusement de la synagogue. Cela explique l'intérêt de ce passage : ce groupe a besoin de règles concrètes pour régler ses conflits internes sans se déchirer.

Lectures et références
  • Mt 28, 20 — La promesse finale d'être avec les disciples jusqu'à la fin des temps reprend et élargit celle du verset 20.
  • Jn 20, 23 — Jésus ressuscité confie aux disciples le pouvoir de remettre les péchés, autre formulation de ce que Matthieu appelle lier et délier.
  • 1 Co 5, 3-5 — Paul met en œuvre une exclusion communautaire ordonnée à la conversion du fautif, application concrète et ancienne de ce type de procédure.
  • Catéchisme, § 1444 — Le Catéchisme relie explicitement le pouvoir de lier et de délier au ministère de la réconciliation dans l'Église.
  • Catéchisme, § 553 — Ce paragraphe explique le sens des clés et du pouvoir de lier et de délier confié à Pierre puis au collège des apôtres.

À retenir

Une procédure en trois étapes pour affronter une faute dans la communauté, encadrée par la parabole de la brebis perdue qui la précède et par la promesse d'une présence à toute assemblée réunie au nom de Jésus.

Aller plus loin

Peu de pages du Nouveau Testament ont autant servi — et autant été détournées. On y a vu tantôt le manuel de la discipline ecclésiastique, tantôt la charte des petits groupes de prière, rarement les deux ensemble, alors que Matthieu les a délibérément soudées. Or le détail du texte réserve des surprises : un mot que les plus anciens manuscrits ne s'accordent pas à lire, un verbe emprunté au vocabulaire des marchands, une procédure que des Juifs contemporains de Jésus pratiquaient déjà dans le désert de Judée. C'est par là qu'on entre vraiment dans le passage.

Une faute contre toi, ou une faute tout court ?

La première phrase pose une question que les traductions tranchent sans le dire. Certains manuscrits grecs anciens précisent que le frère a péché contre toi ; d'autres, parmi les plus vénérables, portent simplement qu'il a péché. Les copistes ont pu ajouter la précision pour harmoniser avec la question de Pierre qui suit — où il est bien question d'une offense subie — ou la supprimer pour élargir la portée de la règle. Le débat n'est pas tranché.

L'enjeu est réel. Avec « contre toi », le texte règle un conflit interpersonnel : celui qui a été blessé fait le premier pas, ce qui est déjà remarquable, car l'usage voudrait qu'on attende des excuses. Sans « contre toi », il s'agit de toute faute grave d'un membre, et n'importe quel disciple est fondé à intervenir.

Les deux lectures sont défendables, et l'Église a vécu des deux. La première fait de la démarche un acte de réconciliation ; la seconde en fait un devoir de vigilance mutuelle. Retenir l'ambiguïté vaut mieux que la supprimer : elle interdit à la fois de transformer le texte en droit de regard universel sur la vie d'autrui, et de s'en dispenser sous prétexte qu'on n'est pas personnellement concerné.

« Gagner » : un mot de marchand appliqué à quelqu'un

Le verbe grec de la première étape, kerdainō, appartient au vocabulaire du commerce : faire un bénéfice, réaliser un gain. Matthieu l'emploie ailleurs pour l'homme qui gagne le monde entier et y perd sa vie, et pour les serviteurs de la parabole des talents qui font fructifier ce qu'on leur a confié. Le choisir pour désigner un frère revient à dire qu'une personne récupérée est un profit réel, une valeur ajoutée à la communauté.

Son contraire éclaire encore mieux. Juste avant, la parabole de la brebis s'achevait sur la volonté que pas un seul des petits ne se perde. Gagner et perdre : le passage prolonge exactement le lexique de ce qui précède, et la procédure devient la version pratique de la recherche du berger.

Ce verbe aura une postérité. Paul l'emploie pour dire qu'il s'est fait tout à tous afin d'en gagner le plus grand nombre, et la première lettre de Pierre pour l'épouse chrétienne qui gagne son mari sans parole. Il appartient donc au registre missionnaire : reprendre un frère et évangéliser un étranger relèvent du même geste.

Une procédure que d'autres Juifs pratiquaient déjà

Cette gradation n'est pas une invention chrétienne. Les manuscrits découverts près de la mer Morte, notamment la règle qui organisait la vie de la communauté d'Esséniens installée là, prévoient qu'un membre fautif soit repris le jour même, en face, sans colère ni rancune, puis devant témoins, avant que l'affaire ne soit portée devant l'assemblée plénière — laquelle pouvait prononcer l'exclusion, temporaire ou définitive.

La ressemblance est frappante et instructive : elle situe le texte de Matthieu dans une culture juive du premier siècle où la reprise mutuelle était une institution, appuyée sur le commandement du Lévitique de ne pas laisser la haine s'installer en silence. Jésus ne fonde pas ici un droit nouveau ; il reprend une pratique connue.

L'écart tient à l'orientation. Dans les règles communautaires du judaïsme sectaire, la procédure protège d'abord la pureté du groupe, qu'une faute non traitée souillerait. Chez Matthieu, elle est ordonnée au retour de la personne, et elle s'achève sur un statut — celui du dehors — qui, dans cet évangile, ne désigne jamais un cas désespéré.

Comment les premières communautés s'en sont servies

Les lettres de Paul montrent la chose en train de se faire, une vingtaine d'années avant la rédaction de Matthieu. Dans la première lettre aux Corinthiens, l'Apôtre exige que la communauté réunie prenne une décision grave à l'égard d'un membre dont l'inconduite est publique, et il souligne que la sanction vise le salut de l'intéressé, non sa perte.

La suite est plus éclairante encore. Dans la deuxième lettre aux Corinthiens, Paul demande qu'on cesse la sanction, qu'on pardonne et qu'on réconforte l'homme, de peur qu'un excès de tristesse ne l'engloutisse. La mesure d'exclusion y apparaît explicitement comme provisoire et réversible. Ailleurs, il recommande que celui qui reprend un frère surpris en faute le fasse dans un esprit de douceur, en se surveillant lui-même.

Ce dossier compte : il empêche de lire la troisième étape comme un point final. Dans l'usage le plus ancien attesté, ce qui a été lié était destiné à être délié — et l'ordre des deux verbes dans la sentence de Jésus, où le délier a le dernier mot, va dans le même sens.

Pourquoi la promesse de présence vient après la sentence sur l'autorité

L'enchaînement paraît hétéroclite : une règle de conflit, une déclaration d'autorité, une promesse sur la prière. Il ne l'est pas. Un adage juif recueilli plus tard dans la Mishna assure que là où deux hommes s'assoient et échangent des paroles de la Loi, la Présence divine — la Shekinah, le mot qui dit Dieu demeurant au milieu de son peuple — repose entre eux. La formule finale de Matthieu a la même forme, mais met le nom de Jésus là où l'adage mettait la Loi.

D'où le poids de tout le passage. Si la communauté peut lier et délier avec effet dans le ciel, ce n'est pas parce qu'elle voterait bien, mais parce que quelqu'un se tient au milieu d'elle. La promesse n'est pas un supplément consolant après la partie sévère : elle en est le fondement.

Cela explique aussi le chiffre minimal, répété. Deux ou trois suffisent pour établir des faits, pour s'accorder dans la demande, pour que la présence soit là. La plus petite assemblée possible engage déjà le nom de Jésus — ce qui, symétriquement, interdit de traiter à la légère ce qu'on décide à quelques-uns.

Les questions que ça pose

Si deux personnes qui s'accordent obtiennent tout ce qu'elles demandent, comment expliquer les prières manifestement non exaucées ?

L'objection est sérieuse et l'expérience lui donne raison : d'innombrables prières faites en commun n'ont pas obtenu ce qu'elles demandaient. Deux éléments du texte lui-même limitent la portée de la promesse. D'abord, la demande est présentée dans le prolongement immédiat de la procédure qui précède : ce qu'il s'agit d'obtenir, c'est d'abord la réconciliation d'un frère, non n'importe quel objet. Ensuite, le verbe traduit par « se mettre d'accord » suppose une harmonie réelle entre les demandeurs, et l'exaucement est renvoyé au Père — c'est-à-dire à un jugement qui n'est pas le nôtre. La tradition chrétienne a toujours lu ces promesses à la lumière de Gethsémani, où Jésus lui-même demande et n'obtient pas ce qu'il demande.

Faut-il vraiment aller trouver seul à seul quelqu'un qui vous a gravement nui, par exemple dans un cas d'abus ou de violence ?

Non, et confondre les deux cas a causé des dommages considérables. Le passage envisage une faute entre membres d'un même groupe, dans un cadre où les deux personnes sont à égalité et où la discrétion protège l'accusé d'une réputation détruite avant enquête. Là où il y a crime, emprise, rapport de force ou victime mineure, l'exigence du tête-à-tête devient un piège pour la personne lésée et une protection pour l'agresseur. Le droit de l'Église lui-même impose aujourd'hui, dans ces situations, le signalement aux autorités compétentes, civiles et ecclésiastiques, et non la démarche privée. Le principe demeure — chercher à regagner quelqu'un plutôt qu'à le détruire — mais il ne dispense jamais de la justice ni de la protection des victimes.

Comment concilier l'exclusion possible du frère avec l'ordre de pardonner soixante-dix-sept fois, qui vient immédiatement après ?

La tension est voulue par Matthieu, qui a placé les deux enseignements côte à côte. Ils ne portent pas sur le même plan : le pardon est une disposition intérieure, sans limite de nombre, exigée du disciple offensé ; la mesure d'exclusion est un constat public que le lien de communion est rompu, prononcé par la communauté et non par la victime. On peut avoir pardonné et constater que l'autre refuse toute réconciliation. La suite du chapitre interdit toutefois de se servir de la procédure pour se dispenser de pardonner : la parabole du serviteur impitoyable vise précisément celui qui exige la rigueur après avoir reçu la miséricorde.

Est-ce que n'importe quel groupe de chrétiens peut donc décider d'exclure quelqu'un ?

Non, et c'est ici que la lecture catholique se distingue d'une lecture purement congrégationaliste du passage. Matthieu adresse bien la sentence sur lier et délier à l'ensemble des disciples, ce qui donne à la communauté une responsabilité réelle ; mais le même évangile a déjà confié la même formule à Pierre seul, et l'Église catholique a compris que cette autorité s'exerce dans un ordre, par ceux qui ont reçu charge de la communauté, en communion avec l'évêque et le successeur de Pierre. Concrètement, l'excommunication est aujourd'hui régie par le droit canonique et n'est pas laissée à l'initiative d'un groupe. L'articulation exacte entre l'autorité de Pierre et celle de l'assemblée reste par ailleurs l'un des points les plus discutés entre confessions chrétiennes.

Pour finir

Ce passage tient ensemble deux choses que l'on sépare volontiers : une autorité qui engage le ciel et une procédure dont chaque étape est une chance offerte au fautif. Le vocabulaire du texte — gagner plutôt que juger, délier autant que lier — indique de quel côté penche l'ensemble. Et si la plus petite assemblée possible suffit à porter cette autorité, c'est parce que ce qui la fonde n'est pas le nombre, mais une présence promise.

Pour aller chercher plus loin

  • 1 Co 5, 3-5 — Le plus ancien exemple attesté d'une décision d'exclusion prise par une communauté chrétienne réunie, et explicitement ordonnée au salut du fautif.
  • 2 Co 2, 5-11 — Paul demande la levée de la sanction et la réintégration de l'homme sanctionné : le lien noué est destiné à être dénoué.
  • Ga 6, 1 — La reprise du frère doit se faire dans un esprit de douceur, par quelqu'un qui se sait lui-même exposé à tomber.
  • 1 Co 9, 19-22 — Paul emploie le même verbe « gagner » pour son activité missionnaire, ce qui éclaire le registre du mot chez Matthieu.
  • Catéchisme, § 1445 — Explique le sens du pouvoir de lier et de délier : exclure de la communion de l'Église, ou y réadmettre, avec effet devant Dieu.
  • Catéchisme, § 1373 — Compte la promesse d'être au milieu de deux ou trois parmi les modes de présence du Christ dans son Église.
Ce que les Pères de l’Église en ont dit

Extraits de la Chaîne d’or, compilation des commentaires des Pères réunie par saint Thomas d’Aquin vers 1263. Contrairement au reste de cette page, ces textes ne sont pas produits par une intelligence artificielle : ils sont recopiés sans modification.

S. Chrys

(hom. 60.) Le Sauveur s’était exprimé avec force contre les auteurs du scandale, et avait rempli leur âme d’une vive crainte ; mais il veut empêcher aussi ceux à qui le scandale était donné, tout en évitant une faute, de tomber dans une autre, c’est-à-dire dans la négligence ; car en s’imaginant qu’on doit avoir pour eux toute sorte d’égards, ils pourraient se laisser facilement dominer par l’orgueil ; il étouffe donc ces sentiments dans leur âme, et leur fait un devoir de reprendre leur frère lorsqu’il est en faute : « Si votre frère pèche contre vous, » etc.

S. Augustin

(serm. 16 sur les par. du Seig.) Notre-Seigneur nous recommande de ne pas rester indifférents aux péchés les uns des autres, en cherchant non pas précisément à reprendre, mais à corriger ; car c’est l’amour qui doit inspirer la correction, et non pas le désir de faire de la peine. Mais si vous négligez ce devoir, vous devenez plus coupable que celui qui avait besoin de correction ; il vous avait offensé, et il s’était par là même profondément blessé ; mais vous méprisez cette blessure de votre frère, et vous êtes plus coupable par votre silence qu’il ne l’est par l’outrage qu’il vous a fait.

S. Augustin

( Cité de Dieu , 1, 9.) Souvent, en effet, on dissimule d’une manière coupable la vérité, en négligeant d’instruire ou d’avertir, quelquefois de reprendre et de corriger ceux qui font mal, soit qu’on recule devant la difficulté, soit qu’on veuille éviter leur inimitié, dans la crainte qu’ils ne cherchent à nous traverser ou à nous nuire dans la jouissance de ces biens temporels que notre cupidité désire encore trop vivement acquérir, ou que notre faiblesse redoute de se voir enlever. Mais si nous nous abstenons du devoir de la réprimande et de la correction à l’égard de ceux qui font mal, soit parce que nous attendons une occasion plus favorable, soit parce que nous avons obtenu ainsi qu’ils ne deviennent plus mauvais, ou qu’ils ne nous empêchent de former les autres chrétiens faibles à une vie vertueuse et fervente, et ne les influencent pour les détourner de la foi, alors ce n’est plus par un motif de cupidité, mais par un principe de charité que nous agissons. Or, ceux qui sont placés à la tête des églises pour les diriger, ont une obligation bien plus rigoureuse de ne point négliger le devoir de la correction ; et, toutefois, lors même qu’on ne serait pas à la tête des autres, dès lors qu’on leur est uni par les relations ordinaires de la vie, et que l’on remarque en eux bien des choses qu’il faut reprendre ou corriger, on n’est pas entièrement exempt de faute lorsqu’on néglige de le faire, parce qu’on veut éviter de les offenser dans la crainte d’être troublé dans la jouissance des biens de cette vie qu’on possède légitimement, mais pour lesquels on éprouve un attachement beaucoup trop vif.

S. Chrys

(hom. 60.) Remarquons que quelquefois Notre-Seigneur amène celui qui a été l’auteur de l’offense à celui qu’il a offensé, par exemple, lorsqu’il dit : « Si vous vous rappelez que votre frère a quelque chose contre vous, allez vous réconcilier avec votre frère, » et que d’autres fois il ordonne à celui qui a été offensé de pardonner à son prochain, comme dans ces paroles : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons, » etc. Ici il nous propose un nouveau mode de réconciliation, il conduit celui qui a reçu l’offense à celui qui l’a faite ; il prévoit, en effet, que celui qui a commis l’injustice, ne viendrait pas facilement excuser sa conduite, retenu qu’il serait par la honte ; il lui amène donc celui qui a souffert l’offense, et ce n’est pas de sa part une simple démarche qu’il veut ici, mais il demande la réparation du mal qui a été fait : « Allez et reprenez-le. »

33 autres commentaires sur ce passage. Traduction de l’abbé J.-M. Peronne, 1868. Texte mis en ligne par eschatologie.free.fr, avec son autorisation.

Échanges

Aucun échange sur ce passage pour l’instant.

Pour laisser un commentaire, il faut créer un compte.

C’est immédiat et sans mot de passe : vous donnez votre adresse, vous cliquez sur le lien reçu, et c’est fait. Le compte sert aussi à mettre des lectures en favori et à les retrouver.

Créer un compte

Lire le site, lui, ne demande rien.