Première lecture Ancien Testament
Isaïe 45, 1 . 45, 4-6
« J’ai pris Cyrus par la main pour lui soumettre les nations »
1 Ainsi parle Yahweh à son oint, à Cyrus, que j’ai pris par la main droite pour terrasser devant lui les nations, et pour délier la ceinture des rois, pour ouvrir devant lui les portes, afin que les entrées ne lui soient pas fermées :
4 A cause de Jacob, mon serviteur, et d’Israël, mon élu, je t’ai appelé par ton nom ; je t’ai désigné quand tu ne me connaissais pas.
5 Je suis Yahweh, et il n’y en a pas d’autre ; hors moi, il n’y a pas de Dieu ! Je t’ai ceint quand tu ne me connaissais pas,
6 afin que l’on sache, du levant au couchant, qu’il n’y a rien en dehors de moi ! Je suis Yahweh, et il n’y en a pas d’autre ;
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Le chapitre 45 appartient à la grande section d'Isaïe qui s'ouvre au chapitre 40, une suite de poèmes de consolation adressés aux Judéens déportés à Babylone après la destruction de Jérusalem en 587 avant Jésus-Christ. Depuis le chapitre 44, un nom revient : Cyrus, le roi perse dont les victoires foudroyantes font trembler l'Orient et qui prendra Babylone en 539.
Juste avant notre passage, Dieu a été présenté comme celui qui crée, qui déjoue les devins et qui a désigné Cyrus comme son berger. Notre texte est l'oracle adressé directement à ce roi étranger ; la suite du chapitre poursuivra en affirmant que Dieu forme la lumière et les ténèbres, et invitera toute la terre à se tourner vers lui.
Le lectionnaire enjambe les versets 2 et 3, qui décrivent en images guerrières la marche de Dieu devant Cyrus, portes de bronze brisées et trésors cachés livrés. Ne sont retenus que l'adresse initiale et le cœur de l'oracle : pourquoi Dieu agit ainsi, et ce qu'il veut faire savoir au monde entier.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Le Seigneur
-
Le Dieu d'Israël, désigné dans l'hébreu par son nom propre, que les traductions rendent par « le Seigneur ». Dans cette partie d'Isaïe, il se présente constamment comme créateur du monde et maître de l'histoire des peuples.
Il est l'unique locuteur du passage : il parle à Cyrus, explique son choix et le motive, et conclut par une affirmation de son unicité répétée comme un refrain.
- Cyrus
-
Cyrus II, roi des Perses, personnage historique bien connu : il s'empare de Babylone en 539 avant Jésus-Christ et autorise ensuite les peuples déportés, dont les Judéens, à rentrer chez eux et à rebâtir leurs sanctuaires.
Il est l'interlocuteur de l'oracle, mais ne répond pas. Le texte insiste par deux fois sur le fait qu'il ignore le Dieu qui l'appelle : il est l'instrument d'un dessein qui le dépasse.
- Jacob, Israël
-
Deux noms pour le même peuple : Jacob est l'ancêtre dont les douze fils donnent leur nom aux tribus, et Israël le nom que Dieu lui donne. Ici, il s'agit des exilés de Juda.
Ils n'interviennent pas, mais ils sont la raison du choix de Cyrus : c'est à cause d'eux que le roi perse est pris par la main.
- Les nations et les rois
-
Les peuples et les souverains du Proche-Orient ancien, que les conquêtes perses soumettent les uns après les autres.
Ils figurent la résistance politique que Dieu lui-même désarme ; leur chute montre que l'histoire des empires n'échappe pas à son dessein.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- « messie »
Le mot hébreu signifie simplement « celui qui a reçu l'onction d'huile ». Beaucoup de traductions écrivent ici « son oint » plutôt que « son messie », pour éviter que le lecteur n'y entende d'emblée le Messie attendu.
Ailleurs dans l’Écriture
- Is 44, 28 Ancien Testament
Quelques lignes plus haut, Cyrus est appelé « mon berger », titre habituellement réservé aux rois d'Israël. Notre passage franchit un pas de plus en lui donnant le titre d'oint. Lire les deux ensemble montre que la provocation est délibérée et construite.
- Esd 1, 1-4 Ancien Testament
Le livre d'Esdras rapporte l'édit par lequel Cyrus autorise les Judéens à rentrer et à rebâtir le Temple de Jérusalem. L'oracle d'Isaïe annonce ce que ce récit raconte comme accompli. Le rapprochement donne au texte son ancrage historique concret.
- Dt 4, 39 Ancien Testament
Le Deutéronome formule la même conviction : le Seigneur est Dieu, et il n'y en a pas d'autre. Isaïe la reprend en situation d'exil, face aux divinités triomphantes de Babylone, et en tire une conséquence nouvelle : ce Dieu unique peut donc se servir d'un roi païen.
- Mt 22, 15-21
Dans l'année A du cycle liturgique, ce texte est lu le même dimanche que la scène où Jésus est interrogé sur l'impôt dû à l'empereur. Les deux passages posent la même question sous des formes opposées : quelle place le pouvoir politique occupe-t-il dans le dessein de Dieu ?
Clés de lecture
- Un titre scandaleux donné à un païen
Le mot rendu par « messie » signifie en hébreu oint, c'est-à-dire marqué d'une onction d'huile : en Israël, ce geste consacrait les rois et les prêtres. L'appliquer à un conquérant étranger qui ignore le Dieu d'Israël est une audace inouïe du prophète. Elle affirme que Dieu peut choisir qui il veut, y compris hors de son peuple.
- « Alors que tu ne me connaissais pas »
La formule revient deux fois, et c'est le ressort du passage. Cyrus agit pour ses propres raisons politiques ; il n'en reste pas moins, sans le savoir, l'exécutant d'un dessein. Le texte maintient ensemble la liberté réelle du roi et l'initiative de Dieu, sans réduire l'une à l'autre.
- Israël, motif ; le monde entier, horizon
Dieu explique son choix par le sort de son peuple, mais la finalité annoncée déborde largement : il s'agit que l'on sache, d'un bout à l'autre de la terre, qu'il n'y a pas d'autre Dieu. Le salut d'Israël n'est pas une faveur refermée sur elle-même, il a valeur de signe pour tous.
- Les versets enjambés
Les versets 2 et 3, que la lecture passe, prolongent les images de conquête et se concluent sur une phrase importante : tout cela arrive pour que Cyrus apprenne qui l'appelle par son nom. Le saut du lectionnaire resserre le texte sur l'affirmation centrale de l'unicité de Dieu.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens littéral, ce passage est une relecture croyante de l'actualité politique de 540 avant Jésus-Christ : la montée en puissance des Perses, que les exilés pouvaient prendre pour un simple remaniement d'empires, est interprétée comme l'œuvre du Dieu d'Israël. C'est l'une des formulations les plus nettes du monothéisme biblique, et elle ne surgit pas dans la victoire mais dans la défaite.
La tradition chrétienne y lit une leçon sur la providence : Dieu conduit l'histoire à travers des causes humaines libres, y compris par des hommes qui ne le connaissent pas. Elle y voit aussi une préparation lointaine à la figure du Messie, le titre donné ici à Cyrus trouvant pour les chrétiens son accomplissement en Jésus, l'Oint de Dieu — en gardant la différence : Cyrus est un instrument de passage, le Christ est le Sauveur en personne.
Enfin, l'ouverture universelle du texte, l'orient et l'occident convoqués, est lue comme l'annonce que la connaissance du Dieu unique est destinée à tous les peuples.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
Il s'agit d'un oracle royal, c'est-à-dire d'une parole que le prophète prononce au nom de Dieu et qui s'adresse directement à un souverain, selon un modèle bien attesté dans tout le Proche-Orient ancien : la divinité prend le roi par la main, lui ouvre les portes des villes, lui livre les nations.
Isaïe emprunte ce langage de cour pour le retourner : le roi investi n'est pas israélite et ne connaît pas celui qui l'investit. Il ne faut donc pas lire ces images comme un reportage militaire, mais comme une interprétation théologique d'événements politiques en train de se produire.
Qui écrit, et pour qui
Le livre d'Isaïe porte le nom d'un prophète qui a exercé son ministère à Jérusalem au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Mais les chapitres 40 à 55, auxquels appartient notre passage, supposent une situation beaucoup plus tardive : Jérusalem est détruite, le peuple est déporté, et Cyrus est déjà sur la scène.
Les spécialistes y reconnaissent très majoritairement l'œuvre d'un prophète anonyme actif parmi les exilés vers 545-538 avant Jésus-Christ, héritier de la tradition d'Isaïe et rattaché à son livre. On l'appelle parfois le « second Isaïe ».
Ses destinataires sont des déportés découragés, tentés de croire que les dieux de Babylone ont vaincu le leur. Tout l'enjeu de ces chapitres est de leur montrer le contraire.
Lectures et références
- 1 S 16, 13 — L'onction de David par Samuel montre ce que le mot « oint » signifiait normalement en Israël, et mesure l'audace de son application à Cyrus.
- Is 40, 1-2 — L'ouverture de la section à laquelle appartient le passage donne le ton de consolation adressée aux exilés.
- Catéchisme, § 200 — Sur l'affirmation de l'unicité de Dieu dans la foi d'Israël.
- Catéchisme, § 306 — Sur la manière dont Dieu associe des causes libres à l'accomplissement de son dessein.
À retenir
Un roi païen qui ignore le Dieu d'Israël reçoit le titre d'oint du Seigneur : le prophète affirme ainsi, en plein exil, que le Dieu unique conduit l'histoire des empires pour que tous les peuples le reconnaissent.
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