Première lecture Ancien Testament
Job 38, 1 . 38, 12-21 . 40, 3-5
« As-tu, une seule fois dans ta vie, donné des ordres au matin ? Es-tu parvenu jusqu’aux sources de la mer ? »
1 Alors Yahweh répondit à Job du sein de la tempête, et dit :
12 As-tu, depuis que tu existes, commandé au matin ? As-tu indiqué sa place à l’aurore,
13 pour qu’elle saisisse les extrémités de la terre et qu’elle en secoue les méchants ;
14 pour que la terre prenne forme, comme l’argile sous le cachet, et qu’elle se montre parée comme d’un vêtement ;
15 pour que les malfaiteurs soient privés de leur lumière, et que le bras levé pour le crime soit brisé ?
16 Es-tu descendu jusqu’aux sources de la mer, t’es-tu promené dans les profondeurs de l’abîme ?
17 Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant toi, as-tu vu les portes du sombre séjour ?
18 As-tu embrassé l’étendue de la terre ? Parle, si tu sais toutes ces choses.
19 Où est le chemin qui conduit au séjour de la lumière, et où se trouve la demeure des ténèbres ?
20 Tu pourrais les saisir en leur domaine, tu connais les sentiers de leur séjour !...
21 Tu le sais sans doute, puisque tu étais né avant elles ; le nombre de tes jours est si grand !...
3 Job répondit à Yahweh, en disant :
4 Chétif que je suis, que te répondrai-je ? Je mets la main sur ma bouche.
5 J’ai parlé une fois, je ne répliquerai pas ; deux fois, je n’ajouterai rien.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Le livre de Job raconte l'épreuve d'un homme juste qui perd ses biens, ses enfants et sa santé. Pendant une trentaine de chapitres, trois amis venus le consoler lui soutiennent que son malheur doit être la punition d'une faute, tandis que Job proteste de son innocence et somme Dieu de s'expliquer. Un quatrième interlocuteur, Élihu, prend ensuite longuement la parole (chapitres 32 à 37) sans convaincre davantage.
La lecture du jour ouvre le dénouement : à partir du chapitre 38, Dieu répond enfin, mais d'une manière inattendue, par une longue suite de questions sur les merveilles du monde créé. Le lectionnaire retient le premier verset, puis un extrait de cette enquête cosmique (l'aurore, les profondeurs de la mer, les portes de la mort, la lumière et les ténèbres), et il saute le début du discours (38, 2-11) ainsi que toute la suite (38, 22 – 40, 2), où Dieu passe en revue la neige, les astres, les animaux sauvages.
Le montage se termine par la première réaction de Job (40, 3-5) : quelques mots seulement. Le livre se poursuivra par un second discours divin, puis par la réponse définitive de Job au chapitre 42. En semaine, la première lecture suit son propre parcours suivi dans un livre, indépendamment de l'évangile du jour.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Le Seigneur
-
Le Dieu d'Israël, que le livre de Job désigne le plus souvent par des titres de puissance créatrice. Il était resté silencieux depuis le début du débat.
Il prend la parole du sein de la tempête et interroge Job sur les origines et les frontières du monde, sans répondre directement à la question du malheur des justes.
- Job
-
Personnage central du livre : un homme droit, non israélite, frappé par le malheur, qui a refusé aussi bien de maudire Dieu que de s'avouer coupable d'une faute qu'il n'a pas commise.
D'accusateur réclamant un procès, il devient celui que l'on interroge. Sa réponse, très brève, est un geste de silence plutôt qu'un aveu de culpabilité.
- Les méchants
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Dans le vocabulaire des livres de sagesse, ceux qui agissent par violence et injustice, souvent impunis aux yeux des victimes.
Ils apparaissent dans l'image de l'aurore qui secoue la terre : la lumière du matin déloge ceux qui profitaient de la nuit, façon de dire que l'ordre du monde n'est pas livré à la violence.
Mots à connaître
- La tempête
Dans la Bible, l'orage, le vent violent et le feu accompagnent souvent les manifestations de Dieu, comme au Sinaï. Ce décor signale que la parole qui vient n'est pas une opinion parmi d'autres, et qu'elle reste redoutable pour celui qui la reçoit.
- L'argile sous le sceau
Dans l'Antiquité, on imprimait un cachet gravé sur une plaque ou une bulle d'argile molle pour authentifier un document. L'image compare la terre éclairée par le matin à l'argile qui prend soudain son relief : ce qui était informe dans la nuit devient net.
- Les sources de la mer et l'abîme
La cosmologie ancienne imaginait sous la terre une masse d'eaux primordiales d'où sortaient sources et fleuves. Personne n'y descend : ces profondeurs représentent la part du monde que l'homme ne peut ni visiter ni contrôler.
- Les portes de la mort
Le séjour des morts, le shéol, était figuré comme une cité fermée dont on ne revient pas. Demander à Job s'il en a vu les portes revient à lui demander s'il a franchi la frontière la plus infranchissable de la condition humaine.
- Mettre la main sur sa bouche
Geste conventionnel du silence respectueux devant plus grand que soi, attesté ailleurs dans la Bible et dans l'iconographie ancienne. Job ne s'accuse pas : il renonce à poursuivre sa plaidoirie.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- « les portes de l'ombre de mort »
L'expression traduit mot à mot un terme hébreu qui évoque une obscurité extrême ; les bibles d'aujourd'hui rendent souvent par « l'ombre épaisse » ou « les ténèbres profondes ».
- « Moi qui suis si peu de chose »
Le mot hébreu signifie littéralement « léger, sans poids » ; d'autres traductions écrivent « je suis trop petit » ou « je ne fais pas le poids ».
Ailleurs dans l’Écriture
- Jb 42, 1-6
C'est la seconde et dernière réponse de Job, après un nouveau discours divin. Elle est plus développée que celle du chapitre 40 : Job y reconnaît avoir parlé de ce qu'il ignorait et déclare désormais voir Dieu, alors qu'il ne le connaissait que par ouï-dire. Lire les deux réponses ensemble montre que le silence de la lecture d'aujourd'hui est une étape, non le mot de la fin.
- Gn 1, 1-5 Ancien Testament
Le récit des origines montre Dieu séparant la lumière des ténèbres et fixant leurs places. Les questions posées à Job supposent ce même ordonnancement, mais renversent la perspective : au lieu de raconter la création, elles demandent à l'homme s'il en connaît les ressorts. L'effet est de rappeler que Job est dans le monde, non à son origine.
- Ps 104 Ancien Testament
Ce psaume parcourt lui aussi la création, des eaux d'en haut aux animaux sauvages, mais sur le mode de l'émerveillement et de la louange. Job reçoit la même matière sous forme d'interrogatoire. Le rapprochement fait entendre que contempler l'ordre du monde peut ouvrir à la louange comme humilier une prétention.
- Mc 4, 35-41
Dans l'évangile de Marc, Jésus endormi dans la barque se lève et fait taire la tempête, et les disciples se demandent qui il est pour que la mer lui obéisse. La maîtrise des eaux et du vent, que Job s'entend reprocher de ne pas posséder, est précisément ce que les premiers chrétiens reconnaissent à l'œuvre en Jésus.
Clés de lecture
- Dieu répond, mais pas à la question posée
Job réclamait un procès et une explication de son malheur ; il reçoit une visite et un interrogatoire sur l'aurore et l'abîme. Le texte déplace le terrain plutôt qu'il ne résout l'énigme : la souffrance de l'innocent n'est ni justifiée ni expliquée. Ce silence sur le « pourquoi » est délibéré et constitue l'une des audaces du livre.
- Le renversement des rôles
Pendant tout le débat, Job était le demandeur et Dieu l'accusé absent. Ici, c'est Dieu qui somme Job de raconter ce qu'il sait. Le point de bascule tient dans cette inversion : celui qui exigeait des comptes se découvre questionné, et la question porte sur ce qu'il ne peut ni voir ni atteindre.
- Une réponse en deux mots
La réplique de Job est d'une brièveté frappante après des chapitres de protestations véhémentes. Il ne confesse pas de faute et ne se rétracte pas sur son innocence : il déclare arrêter de parler. Le livre suggère ainsi que la rencontre a fait plus que l'argumentation.
- Ce que le lectionnaire enjambe
Les versets sautés (38, 2-11 puis 38, 22 – 40, 2) contiennent la première interpellation de Dieu, la fondation de la terre, la limite assignée à la mer, puis un vaste inventaire des astres et des bêtes sauvages. L'extrait retenu garde l'ossature de cette enquête : aurore, eaux profondes, mort, lumière et ténèbres.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens premier, ce texte enseigne la juste place de la créature : l'homme ne dispose pas du point de vue d'où le gouvernement du monde serait entièrement lisible. La tradition catholique y a vu une des expressions les plus fortes du fait que les voies de la providence échappent largement au regard humain, sans pour autant que Dieu soit indifférent : il vient, il parle, il s'adresse à Job par son nom.
Dans la lecture chrétienne, ce discours est aussi une attente. Le livre laisse ouverte la question du juste souffrant ; les évangiles présentent la Passion et la résurrection de Jésus comme la réponse de Dieu donnée non en paroles mais en actes, un innocent partageant jusqu'au bout la condition de Job. Que le Christ commande aux eaux et franchisse les portes de la mort se lit alors comme l'accomplissement de ce que le texte réservait à Dieu seul. La brièveté du silence de Job devient, dans cette perspective, le début d'une écoute plutôt qu'une capitulation.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
Il s'agit d'un discours de Dieu en poésie, bâti presque entièrement sur des questions qui n'attendent pas de réponse : ce procédé, courant dans la sagesse ancienne du Proche-Orient, énumère les domaines du réel pour en marquer l'étendue et les limites du savoir humain.
La scène emprunte aussi au récit de manifestation divine, avec la tempête comme décor. Lire ce texte comme un traité sur la nature serait un contresens : les images de l'aurore, de l'abîme ou du sceau sur l'argile servent un argument, pas une description du monde.
Qui écrit, et pour qui
Le livre de Job est anonyme. Il est l'œuvre d'un sage israélite cultivé, qui a encadré un long poème de dialogues par un récit en prose (le prologue du ciel et de l'épreuve, l'épilogue de la restauration).
La datation est discutée : la plupart des spécialistes situent sa mise en forme après l'exil à Babylone, entre le VIᵉ et le IVᵉ siècle avant notre ère, une époque où la question de la souffrance de l'innocent devient brûlante. Le héros n'est pas israélite et l'histoire est située dans un ailleurs indéterminé : le livre s'adresse à quiconque bute sur l'injustice du malheur, et discute frontalement l'idée reçue selon laquelle tout malheur sanctionne une faute.
Lectures et références
- Jb 31, 35 — Job y réclamait expressément que le Tout-Puissant lui réponde : le discours de la tempête exauce cette demande d'une manière imprévue.
- Ex 19, 16-19 — La manifestation de Dieu au Sinaï, dans le tonnerre et la nuée, fournit l'arrière-plan du décor de tempête.
- Rm 11, 33-36 — Paul y célèbre la profondeur insondable des desseins de Dieu, dans une ligne très proche de l'interrogatoire adressé à Job.
- Catéchisme, § 314 — Le Catéchisme y rappelle que les chemins de la providence divine demeurent souvent inconnus des hommes.
À retenir
À Job qui réclamait des comptes sur son malheur, Dieu ne fournit pas d'explication : il le conduit aux frontières du monde qu'il ne maîtrise pas, et Job cesse de plaider.
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