Première lecture Nouveau Testament
1 Corinthiens 4, 1-5
« Le Seigneur rendra manifestes les intentions des cœurs »
1 Ainsi, qu’on nous regarde comme des serviteurs du Christ et des dispensateurs des mystères de Dieu.
2 Eh bien ! ce que l’on cherche dans les dispensateurs, c’est que chacun soit trouvé fidèle.
3 Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous ou par un tribunal humain ; je ne me juge pas moi-même ;
4 car, quoique je ne me sente coupable de rien, je ne suis pas pour cela justifié : mon juge, c’est le Seigneur.
5 C’est pourquoi ne jugez de rien avant le temps jusqu’à ce que vienne le Seigneur : il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les desseins des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due.
Comprendre ce passage
Deux réponses qui débloquent la lecture, puis des repères, puis ce qui intéresse les curieux.
Où l’on se trouve Pour situer le passage avant de lire
Cette lecture est tirée d'une lettre de l'apôtre Paul à la communauté chrétienne de Corinthe, en Grèce. Les quatre premiers chapitres traitent d'un problème précis : les Corinthiens se sont divisés en groupes rivaux, chacun se réclamant du prédicateur qui l'a baptisé ou séduit — Paul, Apollos, Céphas (l'apôtre Pierre).
Paul vient de démonter cette logique par deux images : les prédicateurs ne sont que des ouvriers dans le champ de Dieu, des maçons sur une fondation qui n'est pas la leur. Le passage du jour conclut cette démonstration en donnant le statut exact des apôtres : de simples subordonnés, comptables devant leur seul maître.
Juste après, Paul passera à l'ironie mordante, opposant les Corinthiens qui se croient déjà comblés aux apôtres traités comme les derniers des hommes. En semaine, la première lecture parcourt un livre biblique de jour en jour : on avance ici dans la Première lettre aux Corinthiens, sans rapport voulu avec l'évangile du jour.
Qui est là Les personnages, en deux lignes chacun
- Paul
-
Juif de Tarse, d'abord adversaire des premiers chrétiens, devenu après une expérience bouleversante le principal missionnaire de l'Évangile auprès des non-Juifs. C'est lui qui a fondé la communauté de Corinthe vers l'an 50.
Il parle à la première personne et se donne lui-même en exemple : il refuse de se laisser mesurer par ses convertis, mais refuse tout autant de s'auto-évaluer favorablement.
- « nous » (les apôtres et prédicateurs)
-
Paul se range avec ses collaborateurs, notamment Apollos, un prédicateur juif d'Alexandrie venu à Corinthe après lui et dont certains s'étaient faits les partisans.
Ils sont définis non par leur prestige mais par leur fonction subalterne : ils gèrent un bien qui ne leur appartient pas.
- les Corinthiens
-
Communauté récente, cosmopolite, installée dans un grand port commercial réputé pour sa richesse et sa culture de la compétition oratoire. Ils s'étaient divisés en clans autour de leurs maîtres préférés.
Ils sont ceux qui jugent et classent leurs prédicateurs ; Paul leur retire cette compétence et leur demande d'attendre.
- le Seigneur
-
Le Christ ressuscité, dont les premiers chrétiens attendaient le retour manifeste à la fin de l'histoire.
Il est présenté comme le seul juge légitime, celui devant qui l'apôtre est réellement comptable.
Mots à connaître
- intendant
Dans une maison antique, l'intendant (en grec oikonomos) était souvent un esclave ou un affranchi à qui le maître confiait la gestion complète de ses biens. Il disposait d'un pouvoir réel, mais rien ne lui appartenait et il devait rendre des comptes. Le mot dit donc à la fois une responsabilité sérieuse et une dépendance totale.
- auxiliaires
Le mot grec employé ici désigne un serviteur subalterne, exécutant les ordres d'un supérieur. Le choix est délibérément modeste : Paul écarte tout titre honorifique pour ceux que les Corinthiens érigeaient en chefs de file.
- mystères de Dieu
Dans la langue de Paul, le « mystère » n'est pas une énigme insoluble mais le projet de Dieu longtemps caché et désormais dévoilé dans le Christ. Les apôtres n'en sont pas les propriétaires : ils le transmettent.
- la venue du Seigneur
Les premiers chrétiens attendaient un retour manifeste du Christ, qui achèverait l'histoire et rendrait publique la vérité de chaque vie. Cette attente n'est pas un décor : c'est elle qui rend absurde, aux yeux de Paul, toute distribution anticipée des mérites.
- la conscience
Paul désigne par là le témoignage intérieur qu'un homme se rend à lui-même sur sa propre conduite. Il lui reconnaît une valeur, mais lui refuse le dernier mot : se sentir en règle n'équivaut pas à être justifié par Dieu.
Ce qui surprend dans cette traduction
Le texte affiché est celui de Sainte Bible néo-Crampon Libre (2022). Ce n’est pas la traduction lue à la messe, qui appartient à l’AELF : les mots diffèrent, le sens est le même.
- « ou à celui d'une autorité humaine »
Le grec dit littéralement « ou par un jour humain », c'est-à-dire une séance de tribunal fixée par les hommes. Les traductions modernes explicitent l'image, mais elle prépare l'opposition avec le « jour » du Seigneur évoqué juste après.
Ailleurs dans l’Écriture
- Lc 12, 42-46
Jésus y met en scène l'intendant chargé de la maison pendant l'absence du maître, et dont toute la valeur tient à sa fidélité jusqu'au retour. Paul reprend exactement cette figure et cette logique d'attente. Le rapprochement montre que son vocabulaire n'est pas une invention personnelle mais un écho de l'enseignement de Jésus.
- 2 Co 5, 10
Dans une lettre ultérieure à la même communauté, Paul dit que tous doivent comparaître devant le tribunal du Christ pour recevoir selon ce qu'ils ont fait. La même conviction commande ici son indifférence aux verdicts humains.
- 1 S 16, 7 Ancien Testament
Lorsque le prophète Samuel cherche le futur roi David, il lui est dit que l'homme regarde l'apparence tandis que Dieu voit le cœur. L'idée que Dieu seul atteint l'intérieur de l'homme, et que ce regard relativise toutes les évaluations humaines, traverse toute la Bible et fonde le raisonnement de Paul.
- Mt 7, 1 même épisode, autre évangile
L'appel de Jésus à ne pas juger pour ne pas être jugé éclaire la demande finale de Paul. Mais Paul précise un point que Matthieu laisse implicite : ce n'est pas tout jugement qui est exclu, c'est le jugement prématuré, porté avant que la vérité des intentions ne soit rendue visible.
Clés de lecture
- Une gradation en trois refus
Paul écarte successivement trois instances : le jugement de la communauté, celui d'un tribunal humain quelconque, et enfin le sien propre. Le troisième refus est le plus fort, car il coupe court à toute complaisance : Paul ne se retire pas du jugement des autres pour se réfugier dans sa bonne conscience.
- Fidélité plutôt que performance
Le seul critère retenu pour un intendant n'est pas le succès, l'éloquence ou le nombre de partisans, mais la fiabilité. Ce déplacement ruine à sa racine la comparaison entre prédicateurs qui déchirait Corinthe.
- Un jugement qui aboutit à une louange
On attendrait, au terme d'un discours sur le jugement, une menace. La phrase finale dit l'inverse : ce qui sera mis au jour, c'est ce qui mérite d'être loué en chacun. Le jugement de Dieu est présenté ici comme une reconnaissance juste, non comme une condamnation.
Ce que la tradition catholique y lit
Au sens littéral, Paul règle un conflit d'autorité dans une communauté précise : il définit le ministre chrétien comme un serviteur responsable devant Dieu seul, et interdit aux fidèles de classer leurs pasteurs comme on classait les orateurs à la mode.
La tradition catholique a lu dans ces quelques lignes une définition durable du ministère ordonné : celui qui préside, prêche ou baptise agit au nom d'un autre et distribue un bien qui n'est pas le sien — ce que dit encore le vocabulaire de l'« économie » du salut, hérité de ce texte. Elle y trouve aussi une des sources de sa doctrine du jugement dernier, entendu comme manifestation de la vérité de chaque existence, y compris de ce qui n'a jamais été vu ni compris des hommes. Enfin, la distinction entre une conscience tranquille et une justification réellement reçue de Dieu nourrit la conviction que nul ne se rend juste par lui-même.
Pour les curieux Rien d’indispensable
Quel genre de texte
C'est un passage d'argumentation, à la fois conclusion d'une démonstration et défense personnelle. Paul y anticipe les critiques qu'on lui adresse et retourne la situation en déplaçant la question : non pas « qui est le meilleur prédicateur ? », mais « devant qui un prédicateur est-il responsable ? ».
Le raisonnement procède par une image juridique et domestique — celle de l'intendant — puis par une gradation : ni vous, ni un tribunal humain, ni moi-même, mais le Seigneur. Le lire, c'est suivre cette progression plutôt que d'y chercher un enseignement moral détaché.
Qui écrit, et pour qui
L'auteur est Paul de Tarse, et son autorité sur cette lettre n'est pas contestée. Il l'écrit probablement depuis Éphèse, sur la côte de l'actuelle Turquie, vers les années 54-55, quelques années après avoir fondé lui-même la communauté de Corinthe.
Il répond à des nouvelles inquiétantes venues de là-bas : rivalités entre groupes, désordres moraux, questions pratiques sur le mariage ou les repas. Une lettre apostolique de ce type était lue à voix haute lors de l'assemblée : le ton est celui d'un fondateur qui s'adresse oralement à des gens qu'il connaît par leur nom.
Lectures et références
- 1 Co 1, 12 — Le passage où Paul nomme les partis rivaux de Corinthe, cause directe de tout le développement dont cette lecture est la conclusion.
- 1 Co 3, 5-9 — L'image des prédicateurs comme simples ouvriers de Dieu, qui précède immédiatement et prépare celle de l'intendant.
- Catéchisme, § 678 — Sur l'annonce d'un jugement qui révélera la conduite secrète de chacun.
- Catéchisme, § 1039 — Sur le jugement dernier compris comme manifestation de la vérité de la relation de chacun à Dieu.
À retenir
Paul refuse d'être classé par ses convertis comme d'être justifié par sa propre conscience : le serviteur de l'Évangile n'est comptable que devant celui dont il gère les biens, et le verdict n'appartient qu'à la fin.
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